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LE BLOG DE CYEK

Paul Biya : À la recherche du temps perdu…

15 Novembre 2010, 06:58am

Publié par Cyrille Ekwalla via A.D. Olinga (LNE & Notre Afrik)

Lorsque l’on se penche sur les 28 ans de pouvoir du président Biya, le sentiment qui prévaut est celui d’un rendez-vous manqué entre un homme porteur d’une politique et son peuple. L’on ne peut dire avec certitude qui, de paul biya2l’homme ou du peuple, s’est trompé sur l’autre. Toujours est-il que, 28 ans après, l’on peut estimer que sur le terreau camerounais, si l’on avait exécuté résolument le programme du Renouveau, l’on aurait pu réaliser une construction plus solide.

En novembre 1982, au moment où se retire le président Ahidjo, la majorité du peuple camerounais aspire à vivre dans une société libre, ouverte et démocratique. Au congrès ordinaire du Rdpc tenu en décembre 1996, le président Biya rappelle le pari inaugural de sa magistrature : « Nous avons constaté que nous vivions dans une société bloquée où toute évolution était difficile, voire impossible. (…) Il a fallu faire évoluer les mentalités, lutter contre les situations acquises, bousculer les conservatismes, faire admettre les idées nouvelles. » Vingt-huit ans plus tard, il est clair que les choses ont bougé et changé positivement.

Mais si l’on reprend ce propos et l’applique à la société camerounaise actuelle, il faut craindre qu’il résonne avec une troublante pertinence. Des écueils ont été affrontés depuis 1982 : la querelle de succession politique, le coup d’Etat manqué de 1984, les affrontements internes au camp présidentiel, la crise économique, la transition démocratique chaude, etc. cela est réel. Des progrès ont été accomplis sur le plan juridique, institutionnel, des libertés, dans le domaine socioéducatif, etc. Il n’empêche que, dans l’ensemble, l’impression qui prévaut est qu’il y a eu comme un gaspillage de précieuses énergies, un usage hasardeux de nombreux atouts et compétences, l’impression d’un précieux temps perdu, à la recherche duquel le Renouveau semble courir.

Le président Biya a été accueilli par des « enthousiasmes inédits » au sein du peuple camerounais. Sans minorer les obstacles, il semble qu’il pouvait bâtir sur ces enthousiasmes un bilan plus relevé, en matière de rigueur dans la gestion et de moralisation des comportements d’une part, sur le terrain des institutions de la démocratie d’autre part. La corruption dans l’administration publique et, plus globalement, la culture de l’enrichissement des élites administratives, auront constitué le pied de nez majeur à son credo politique. Les démarches récentes, louables, de traque des détourneurs présumés de fonds publics, ne semblent pouvoir effacer le désenchantement populaire. Leur caractère tardif laisse sceptique. Au-delà des expressions de légitimisme convenues, fabriquées par des élites rôdées au cynisme et à la culture du  bluff, l’ambiance générale est à la désillusion et au sauve-qui-peut. 

Quant à la charpente institutionnelle de la démocratie, si la prudence dans la mise en œuvre des mutations est une vertu, certaine lenteur peut devenir contreproductive. Si le Renouveau aura du mal à extirper la corruption, il peut se faire une légitimité historique en donnant à la démocratie camerounaise l’armature institutionnelle dont elle a encore besoin : Conseil constitutionnel, Commission de déclaration des biens, Commission de vérification des comptes des partis et des campagnes électorales, régions, etc. 

Il est difficile de vacciner l’éthique du désintéressement aux citoyens et d’infléchir à court terme la pente de l’enrichissement des élites politiques et administratives ; il est difficile pour un pays sous-développé de résister aux contrecoups de l’économie mondiale pour offrir la prospérité au peuple ; mais il est possible de doter le pays d’institutions qui vont faire de l’Etat, de l’administration, des freins aux dérives vis-à-vis du bien public et des leviers pour la prospérité. Une chose essentielle attendue du président Biya, c’est de bâtir des institutions fortes et efficaces d’un Etat digne de ce nom, d’un Etat de droit assurant une régulation légitime et efficiente.

Pour cela, il en a encore certainement l’autorité et semble en avoir la volonté. En a-t-il encore le temps ? On le dit « maître du temps ». Peut-être… Ce temps, par la force des choses et les réalités de la condition humaine, lui est désormais compté. Sa formation chrétienne lui a appris qu’il y a un temps pour tout. Son expérience de la vie lui a appris que le temps perdu ne se rattrape pas… ou fort difficilement. Déjouera-t-il cette vieille logique ? Rien n’est impossible à ce virtuose de la durée.
Time will tell…

L'auteur de ce texte est Alain Didier Olinga, Maître de conférence en droit public, enseignant à l’Iric (Institut de Relations Internationales du Cameroun)

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