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LE BLOG DE CYEK

L'Administration publique camerounaise: difficultés et enjeux d’une gestion axée sur les résultats

10 Octobre 2010, 08:19am

Publié par Bernard-Alain Ndzogoué (via Mutations)

Avec la mode de feuilles de route ministérielles qui a envahi l'Administration publique camerounaise et qui donne de l'insomnie à plusieurs hauts responsables, l'auteur souligne les difficultés et les enjeux d'une démarche de la gestion axée sur les résultats dans les services publics.

Au cours du premier Conseil de Ministres, tenu après le dernier remaniement ministériel en décembre 2008, il avait été prescrit aux différents ministres notamment ceux des secteurs sociaux et économiques, de travailler en sachant qu'une évaluation des premiers résultats, aurait lieu à la fin des six premiers mois. Nous sommes actuellement à plus de dix huit mois, et jusqu'ci, nous ne voyons pas de résultats concrets: A titre d'exemples, le chômage des jeunes n'a pas baissé, les prix sur les marchés grimpent toujours, l'eau est devenue plus rare, l'offre d'énergie électrique n'a pas progressé, les accidents n'ont diminué sur les routes, le budget de 2010 a été officiellement revu à la baisse, etc.

Dans la démarche de la gestion axée sur les résultats, le résultat se situe à la fin d'un long processus et désigne une amélioration objective d'une situation antérieure. En d'autres termes, le résultat constate un progrès réalisé dans un domaine donné où l'action publique a été concentrée à travers le budget de l'Etat. Habituellement, le résultat a trois composantes définies à partir des attentes de chaque habitant, d'abord en tant que citoyen, ensuite comme usager de service public et enfin comme contribuable au budget de l'Etat. Les feuilles de route ministérielles sont les nouveaux mots d'ordre dans la gestion publique au Cameroun. Les hauts fonctionnaires camerounais sont -ils capables de relever le défi de la gestion axée sur les résultats ?
Dans cet article, en nous situant dans une démarche de management public, c'est-à-dire de la gestion publique au service du développement économique et social, nous montrons d'une part, en quoi l'Administration publique camerounaise n'est pas encore prête à s'engager dans une dynamique de gestion axée sur les résultats, et d'autre part, nous insistons sur les principaux défis à relever pour aboutir à une véritable émergence de la culture de la performance du secteur public camerounais.

I-L'Administration publique camerounaise face à la gestion axée sur les résultats

1.1. Toujours plus de discours sur des résultats qui n'arrivent pas.
La mode de la gestion publique axée sur les résultats est arrivée au Cameroun, et depuis plusieurs années, à chaque remaniement ministériel, le Premier Ministre Chef du Gouvernement et tous les ministres une fois installés, ne jurent que par la feuille de route, jusqu'au prochain remaniement. Dans les Services du Premier Ministre, il existe tout un organe chargé de la promotion de la gestion axée sur les résultats (PROMOGAR), à côté de celui qui s'occupe de la gouvernance : Le Programme National de Gouvernance (PNG).
Les conseils de cabinet tenus régulièrement dans les Services du PM et qui auraient permis au citoyen ordinaire d'en savoir un peu plus sur les feuilles de route ministérielles, se suivent et se ressemblent. A chaque conseil de cabinet, le PM prescrit aux ministres, une exécution rigoureuse de leurs feuilles de route dont on attend toujours les résultats et l'évaluation de leur impact sur le niveau de vie des camerounais.

Nous signalons que pour cette évaluation, il faudrait préalablement, faute de mieux, que chaque ministre arrête les indicateurs de sa feuille de route afin d'orienter le travail de ses collaborateurs en charge de la production des résultats attendus. Le flou avec lequel les feuilles de route ministérielles sont définies, rend impossible toute évaluation rigoureuse.
Malgré tous les tapages médiatiques dans la presse officielle, on est toujours à l'attente d'une évaluation sérieuse des premiers résultats : Quels sont les progrès réalisés dans nos hôpitaux au niveau de la qualité des soins ? Combien de jeunes diplômés avons-nous insérer dans les milieux professionnels ? De combien avons-nous réduit le nombre d'accidents sur nos routes nationales ? En oubliant les zones rurales comme d'habitude, quels sont les progrès réalisés dans nos grandes villes en matière d'accès à l'eau potable ?

1.2 Les directeurs dans les administrations centrales et locales ne travaillent pas assez
Dans la démarche de la gestion axée sur les résultats, ce sont les hauts directeurs dans les administrations centrales et les collectivités territoriales décentralisées qui sont les premiers responsables des résultats, car les ministres ou les maires passent plus vite, alors que les directeurs restent généralement plus longtemps. Combien de hauts fonctionnaires dans les ministères ou dans les communes sont-ils prêts à travailler très tard dans la nuit et régulièrement parce qu'ils ont des résultats à produire en faveur des citoyens? Très peu. Certes, quelques uns travaillent souvent tard parce qu'ils ont des rapports à remettre, mais on peut noter assez souvent que ces rapports ne rapportent rien au citoyen et n'existent que pour remplir une formalité ou pour justifier la consommation du budget.

Faites un tour dans nos ministères et vous constaterez très vite que les armoires sont remplis de rapports, notamment des rapports d'études. Dans de nombreux organigrammes ministériels, les fonctions d'études sont prépondérantes sur les fonctions opérationnelles et on trouve une pléthore de chargés d'études face à une carence notoire de porteurs de programmes. Quelle est la finalité des milliers voire des millions d'études qui sont faites par les différentes administrations publiques ? En définitive, plus le citoyen attend des améliorations concrètes de ses conditions de vie, plus les administrations publiques multiplient les études. A titre d'exemple, alors que pour acheter une grosse cylindrée, on ne fait aucune étude, lors qu'il s'agit par contre de faire un petit forage dans un village, on multiplie les études, et à la fin le forage n'est pas réalisé et les rapports d'études s'empilent les uns sur les autres.

1.3 L'amour de l'intérêt public et la passion du service de l'Etat ne sont pas encore des valeurs partagées par les fonctionnaires camerounais
Servir l'Etat et non se servir de l'Etat, est une expression couramment utilisée lors de l'installation, voire de l'intronisation des hauts responsables de la République, mais une fois en poste, la résistance au changement devient le sport quotidien de chacun et de tous. Ainsi l'extrême inertie qu'on observe chez les fonctionnaires quand il faut servir le citoyen, est contrebalancée par une hyperactivité lors qu'ils doivent se servir de l'Etat. Dès lors, la vitesse pour transformer la fortune publique en fortunes privées, devient infernale. A l'arrivée, même si les résultats de l'action publique en termes d'impact sur les conditions de vie des citoyens sont maigres, les résultats individuels en termes d'enrichissement personnel sont considérables.
Dans le contexte actuel, les logiques individuelles voire individualistes des fonctionnaires en présence, condamnent toute réforme importante d'une gestion publique axée sur les résultats. L'Ecole Nationale d'Administration et de Magistrature vient de fêter son cinquantième anniversaire, au-delà de vanter les mérites des milliers de ses anciens élèves comme étant parmi les plus grosses fortunes du pays, l'ENAM peut-elle présenter son bilan en termes de promotion d'une véritable culture du service public au Cameroun? A titre d'exemple, n'avez-vous pas observé qu'à côté de nombreuses écoles publiques et des centres de santé qui se dégradent chaque jour faute de maintenance, des châteaux construits par des fonctionnaires, sont embellis chaque soir ?

II-Pour une véritable appropriation de la gestion axée sur les résultats dans l'Administration publique camerounaise
Pour promouvoir et développer la gestion axée sur les résultats dans les services publics au Cameroun, l'Administration devrait relever trois principaux défis.

2.1. Le défi culturel : De la culture des moyens à la culture des résultats
Le résultat de l'action publique peut être appréhendé selon plusieurs points de vue qui sont convergents. D'abord pour le camerounais en tant que citoyen, le résultat traduit l'efficacité socio-économique des politiques publiques mises en œuvre, par exemple la réduction de la criminalité, la promotion de la création de nouveaux emplois, la baisse continue de l'inflation, etc. Ensuite pour le camerounais usager, le résultat implique la qualité du service public rendu : Accessibilité à l'eau potable et à l'énergie électrique, accessibilité et qualité de la justice, qualité du système de santé, etc. Enfin pour le camerounais contribuable, le résultat est dans l'efficience de la gestion des finances publiques.
Chaque camerounais étant à la fois citoyen, usager et contribuable, les résultats de l'action publique sont une source de préoccupations permanentes. Les feuilles de route s'accumulent dans les différents ministères, mais les conditions de vie des citoyens se dégradent chaque jour.

La gestion axée sur les résultats n'est donc pas un gadget, c'est une nouvelle philosophie de la gestion publique qui implique une quête permanente de performance de l'action publique sous la double contrainte de l'efficacité en termes d'amélioration des conditions de vie du citoyen et de l'efficience consistant en une réduction continue des coûts de l'administration.
Pour le fonctionnaire moyen, cultiver chaque jour la passion du service de l'Etat et se mettre en permanence au cœur de l'intérêt public, impliquent un changement fondamental des valeurs de la société camerounaise. Chaque ministre tient et s'accroche à sa feuille de route, mais ce sont les fonctionnaires de son ministère qui produisent les résultats attendus. Le risque de voir les feuilles de route ministérielles, se transformer en feux de détresse dans les ministères, est relativement grand, en l'absence d'un travail profond de changement de comportements des fonctionnaires. Dans cette dynamique, l'Institut Supérieur de Management Public a du travail.

2.2. Le défi de la réforme du budget de l'Etat : De la comptabilité des décaissements à la comptabilité par activités.

Pour s'inscrire dans la logique de la gestion axée sur les résultats, il faut entièrement sortir du cadre budgétaire actuel construit selon une logique d'encaissements/dépenses, à un cadre budgétaire construit autour des activités ayant chacune des indicateurs de suivi et de mesure de performance.
Certes depuis quelques années, les ministères travaillent dans un cadre de dépenses à moyen terme, mais il est facile de constater que derrière toutes ces dépenses prévues, se cachent très peu de résultats pouvant avoir un impact réel sur les conditions de vie des camerounais. Dès lors, il est à craindre que chaque année, l'Etat dépense toujours plus pour faire avancer la pauvreté au lieu de la réduire.
La configuration actuelle du budget de l'Etat en budget de fonctionnement et budget d'investissement, ne peut pas permettre de réussir une gestion axée sur les résultats. En fin d'année, chaque ministre est capable de justifier à 100% l'utilisation de son budget même s'il n'a été utilisé que pour payer des frais de mission, des fournitures, des frais de bouche, du carburant, etc.

2.3. Le défi du contrôle de l'action publique à partir des statistiques fiables

Dans la quarantaine de ministères, plus d'une centaine d'inspecteurs généraux travaillent tous les jours, mais l'Administration publique camerounaise, a la triste réputation d'être caractérisée par l'inertie, c'est-à-dire une administration dans laquelle faute de résultats concrets, le contrôle et la sanction constituent l'exception. La qualité du contrôle est un facteur clé de succès de la gestion axée sur les résultats.
En effet, le contrôle a un double rôle dans la recherche de performance : D'une part, mettre les comportements en cohérence avec les objectifs en vue d'atteindre l'efficacité attendue et d'autre part, inciter à gérer les ressources de manière productive afin d'obtenir le maximum de résultats avec le minimum de moyens.
Nous notons que le retard du secteur public camerounais dans le domaine du contrôle du travail des agents de l'Etat est tel qu'il est difficile, voire impossible de répondre aux questions de base qui sous-tendent toute recherche de performance : Qui fait quoi ? Quand ? Pourquoi ? Pour qui ? Avec qui ? Comment ? Avec quels moyens ? Et pour quels résultats ?

Rendre compte est la règle de base dans toutes les administrations publiques modernes. Ce principe suppose que les fonctionnaires qui sont à la base de l'action publique, doivent rendre des comptes dont le destinataire final est le citoyen électeur ou non. Dès lors que les citoyens ont accès à l'information, il leur devient possible de surveiller la performance et d'évaluer eux-mêmes les résultats obtenus. Leur fournir ces informations relève de la bonne gestion des affaires publiques. Combien de ministères au Cameroun sont-ils capables de rendre compte de leurs activités à travers des informations régulières sous-tendues par des statistiques fiables ? Comment un ministère qui a peur de fournir ses statistiques et de rendre compte, peut-il adhérer à une démarche de gestion axée sur les résultats ? Des statistiques régulières, fiables et transparentes sont au cœur de la quête de la performance dans toute administration publique moderne. Aujourd'hui au Cameroun, en termes de rareté des produits de première nécessité, les statistiques sont certainement plus rares que l'eau et l'électricité.

En conclusion, loin d'être un simple slogan comme c'est le cas aujourd'hui dans nos ministères, la gestion axée sur les résultats a pour finalité, la quête continue de la performance. C'est un puissant outil d'explication des stratégies et des objectifs poursuivis par les responsables des administrations publiques, tant au niveau central que des collectivités territoriales décentralisées. Parce qu'elle permet de structurer l'organisation et le pilotage des services publics, la gestion axée sur les résultats implique une profonde évolution des esprits, des pratiques et des modes d'organisation. Sur ce chantier, la Direction Générale du Budget joue un rôle essentiel. Les budgets des ministères doivent comporter des objectifs clairs et des indicateurs de performance pertinents pour la mesure de l'impact sur le bien-être de la population, des dépenses publiques pour chaque franc CFA. Il restera à atteindre que les ministères produisent les statistiques de leurs réalisations et rendre compte. Le chemin à parcourir est encore long et compliqué.

 

PS : L'auteur est Docteur en Sciences de Gestion ; Enseignant à l'Université de Douala et
Directeur Technique du Cabinet Cible.

 

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