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LE BLOG DE CYEK

Joseph Antoine Bell « Le tribalisme existe au Cameroun où il est institutionnalisé »

23 Juin 2011, 14:48pm

Publié par Cyrille Ekwalla via Stéphane Tchakam (Quotidien Le Jour)

Jojo1.jpgFidèle à lui-même, Joseph Antoine Belle, ancien gardien des Lions indomptables précise les contours de son livre « Vu de ma cage », paru la semaine dernière aux éditions du Schabel.

Vu de ma cage » laisse à penser que vous êtes devenu l’ennemi public numéro 1 pour une raison fondamentale : vous étiez, pour l’encadrement administratif et même politique des Lions indomptables, l’empêcheur de « manger en rond»…

Ce qu’il faut savoir, c’est que c’était de manière inconsciente. On ne prête aux autres que ce qu’on a, et donc, que ce que l’on est soi-même. Moi, je n’imaginais pas que pour les autres, les fonctions n’étaient que des restaurants où l’on mangeait. Je pense avant tout qu’une fonction, c’est pour travailler et que manger est un corollaire au travail. Et dans nos villages, le mien particulièrement, les gens organisent le travail collectif. Aujourd’hui, on vient pour faire votre champ à vous. Une autre fois, ce sera le mien. Dans mon enfance, j’ai vu que lorsque hommes et femmes revenaient du travail, ils mangeaient beaucoup. Mais quand on s’invitait à ce travail-là, personne n’annonçait qu’il y aurait à manger. On annonçait le travail. Pourtant, il y avait beaucoup à manger après. Mais ni avant, ni après, personne ne faisait allusion à ce qu’il y avait à manger. On parlait du travail qu’on allait effectuer ou que l’on avait effectué. Pour moi, manger n’a jamais constitué le but de la vie ou un objectif. Quand, par mes attitudes, je pouvais empêcher de manger tranquille, je ne m’en rendais pas compte. Il a fallu beaucoup de temps pour me rendre compte que tout le monde ne venait pas pour les mêmes objectifs. Il m’a fallu beaucoup de temps, beaucoup de dénonciations et beaucoup de preuves pour croire que l’on pouvait choisir des joueurs de manière partiale et volontairement partiale. Je pensais qu’on pouvait se tromper mais de bonne foi. Je ne pensais pas que l’on pouvait prendre de l’argent pour choisir un joueur alors qu’on est là pour gagner. La base de la compétition, c’est de prendre les meilleurs. Je n’y ai jamais cru. Pendant ma carrière, quand je dénonçais certains faits, je ne comprenais pas, qu’à  chaque fois, la hiérarchie ne réagisse pas. Oui, j’ai pu empêcher, oui, je suis devenu l’ennemi probablement à cause de cela. De la même manière que l’argent que je revendiquais pendant les Coupes du monde n’était pas l’argent du Cameroun. Ça me semblait couler de source. Nous revendiquions, je revendiquais pour les joueurs, le produit de leur travail et la contrepartie de ce qu’ils faisaient. Et ça me semblait logique. Je dois rappeler que, très probablement, lors de la Coupe du monde de 1982, l’acharnement avec lequel on refusait de promettre de l’argent aux joueurs signifiait que l’on n’avait jamais révélé aux politiques de l’époque que la Coupe du monde, ça rapporte aussi de l’argent. Ce qui aurait pu amener à faciliter certaines relations puisque, pour son image, le Cameroun était prêt à dépenser certaines sommes. Mais si on avait dit aux autorités que ces sommes pouvaient être amorties et réduites par l’apport de la Coupe du monde, les plus hautes autorités politiques auraient eu un autre comportement. Quand j’ai commencé à revendiquer bruyamment, j’ai encore plus été la cible parce que je venais ouvrir les yeux. Malheureusement, depuis que les yeux se sont ouverts sur ce que la Coupe du monde, en particulier, rapporte, au lieu qu’il y ait une meilleure organisation et une meilleure  planification, il y a eu des appétits redoublés.

La frustration suprême réside-t-elle dans cette rivalité entretenue avec Thomas Nkono et qui faisait que, même lorsque, objectivement, vous étiez en pole position pour jouer, vous étiez bien souvent écarté ?

 Ceux qui tenaient le pouvoir avaient été habitués à affamer les gens pour pouvoir les soumettre. En l’occurrence, comment on affame un joueur de football ? En ne le faisant pas jouer. Ce qui l’amène là, c’est le plaisir de jouer. Et là, ils avaient une très belle occasion. Si vous pouvez le sanctionner sans que le public ne s’en aperçoive, c’est bien. Dans la tête de tout le monde, si vous n’alignez pas Bell et alignez Nkono, vous ne serez pas véritablement critiquable. Vous allez frustrer une partie des Camerounais mais il y a une partie qui dira que c’est bien. On a vu cela jusqu’à ce que Nkono soit pratiquement invalide. A la Coupe du monde de 1994, on vous a ramenés Thomas Nkono parce que l’on était sûr que les Camerounais, qui ne suivent pas tous les jours, pensent que l’un vaut l’autre et donc que si l’on ramène Thomas Nkono, on a de quoi faire éclipser l’injustice qu’on pourra commettre. Cette espèce de hold up est gommée et on y voit que du feu. La coupe du monde étale toutes ces ambiguïtés et toutes ces injustices. Le jour où on décide que Bell ne joue pas, on décide que c’est Nkono qui jouera. Quand Bell se retire, ce n’est plus Nkono qui joue.

Comment se fait-il que tout ce qui se passe autour de vous, très vite, a des relents politiques ? D’ailleurs, dans le livre, le chef de l’Etat s’est jamais loin à qui l’on en réfère toujours lorsqu’il s’agit de la gestion des Lions indomptables.

Dans notre pays, rien n’échappe à la politique. Le politique se croit autorisé à étendre son pouvoir à tout. Et précisément, on ne cherche jamais à mettre des gens compétents qui peuvent prendre de bonnes décisions sans avoir à solliciter l’aide du politique. Quand on sait qu’un chef d’Etat ne peut pas être personnellement compétent dans tous les domaines, donc, il est obligé, pour se faire une opinion, de s’appuyer sur des tas de gens qui vont pouvoir, un peu entre guillemets, manipuler sa décision. Il ne peut en effet prendre de décision qu’en fonction des notes qu’on lui remonte. Il lui faut être absolument fin et perspicace pour arriver à déceler à subodorer des choses pas normales. Vos confrères de l’époque ne s’étaient pas demandé si le chef de l’Etat avait exclu Bell et qui l’oblige à le recevoir au palais. Pourquoi recevrait-il un indiscipliné au palais ? Pourquoi le décorerait-il ? Si c’est lui qui avait décidé cela, il ne porterait pas de gants pour le montrer. Quand un chef d’Etat exclut un indiscipliné, il s’en vante parce que c’est bien d’exclure les indisciplinés. Ce n’était pas le cas et ça n’a pas interrogé les journalistes. D’ailleurs à l’époque, nous sommes un peuple tellement manipulé et tellement docile que nous ne tirons aucune leçon par nous-mêmes. J’étais à la présidence, j’avais été interviewé à la présidence par le journaliste attitré de la présidence, Charles Ndongo, et ça n’avait pas frappé les esprits. Et quelques fois je le dis, c’est vrai, le chef de l’Etat du Cameroun est beaucoup trop fin pour le peuple qu’il dirige. Et donc, sa méthode n’est pas adaptée au Cameroun. Dans le cas du retour de la Coupe du monde de 1990, toutes ses interventions fines n’ont pas suscité l’intérêt des journalistes ou du public pour remarquer que c’était une façon de marquer un désaccord avec ce qui avait été fait. Je ne vais pas pousser plus loin en disant que quelques mois après, le ministre des Sports a été remplacé. Au Cameroun, il faut être très pédagogue et la pédagogie, ce n’est pas l’art d’appliquer la même chose à tout le monde,  c’est l’art d’adapter la manière de transmettre son message selon la cible. Autant on me présentait grossièrement comme un opposant, autant on n’a pas été très surpris que je ne dise pas certaines choses…

Ou que vous souteniez le candidat Biya à l’élection présidentielle du 11 octobre 1992…

Oui, par exemple. Je vois qu’en 1990, si je n’avais pas été moi, j’aurais continué de dire que le chef de l’Etat m’a empêché de jouer parce que c’est ce que tous les trafiquants d’influence disaient. Tout le monde disait « la présidence ci, la présidence ça ». La présidence n’a jamais de nom. Qui à la présidence ? Et quand on dit la présidence, même si c’est la cuisine, vous voyez le chef de l’Etat.

Et cette politisation du sport, du foot et de l’équipe nationale en particulier, elle a plutôt fait du bien ou du mal ? Il y a déjà ces victoires en Coupe d’Afrique et plusieurs participations à la Coupe du monde…

Les victoires en sport ne suffisent pas pour juger. Nous avons pris des raccourcis depuis le début. Nous avons toujours voulu juger avec les résultats et même là, nous n’avons pas été honnêtes. Parce que quand il n’y a pas eu de résultats, nous avons refusé de juger. Avec ce manichéisme, quand il y avait des résultats, on disait que c’était bon et quand il n’y en avait pas, on trouvait des excuses. Le sport, tout le monde sait que c’est un fauteuil pour deux. Donc, tout le monde ne peut pas gagner. Et ce n’est pas parce que vous avez gagné que vous êtes le meilleur absolu. Tenez, nous avons gagné les Can de 2000 et de 2002 après les tirs au but. Et chaque fois que, nous-mêmes, avons perdu après des tirs au but, nous avons invoqué la séance inhumaine des penalties assimilés à de la loterie et aux jeux de hasard. Ce qui reviendrait à dire, si nous nous écoutions, que sur nos quatre Can gagnées, nous en avons deux qui auraient pu basculer de l’autre côté. Personne ne se souvient des finalistes de 2000 et de 2002. Ils n’ont pas inscrit cela sur leur palmarès. La deuxième place, ça n’existe pas. Si nous avions été deuxième, nous ne ferions pas les fanfarons comme c’est le cas depuis lors. Au lieu donc d’analyser la manière dont nous jouons et le contexte général dans lequel nous jouons, on aurait remarqué que depuis longtemps  le Cameroun fait beaucoup plus parler de lui dans les faits divers que dans ses résultats et sa manière de jouer. Et on aurait été, nous-mêmes, choqués et on aurait voulu régler cela. Or, toute présence dans les faits divers dénote d’un management défaillant. Et si vous avez un management défaillant et si vous ne vous en apercevez pas, il arrivera un jour où vous ne pourrez presque pas rebondir et ce jour-là est quasiment arrivé.

Avez-vous trouvé du répit, du soulagement et de la satisfaction dans votre carrière en club où vous avez, en France notamment, eu la considération que vous n’aviez pas chez vous ?

 Oui, bien sûr. On y trouve forcément l’apaisement que l’on n’a pas chez soi et qui découle de l’organisation que vous n’avez pas chez vous. Du coup, vous êtes perçu et traité différemment. Dans les clubs où j’ai évolué, on a toujours sollicité mon avis, on a toujours perçu que je pouvais apporter plus que d’autres joueurs. Et ce n’était pas l’objet d’un conflit. Dans les clubs, le professionnalisme, en même temps qu’il vous console, vous rend nerveux. Il faut beaucoup de sang froid pour ne pas s’étrangler à la vue de ce qui se passe chez vous, et souvent, au mur auquel vous vous heurtez quand vous voulez proposer quelque chose. C’est-à-dire, qu’en plus, ce n’est pas facile à gérer. Vous êtes un footballeur professionnel, vous n’êtes pas un inculte. Vous avez pris le soin, grâce au divin, d’observer le monde dans lequel vous vivez. Et quand vous revenez chez vous où l’on est en retard, au lieu que l’on vous sollicite précisément pour aider à améliorer, on vous marginalise. Finalement, ce n’est pas une consolation. Par exemple, à Bordeaux, le président Claude Bez, après la Coupe du monde de 1990, m’avait dit : « Bienvenue, bon retour chez toi. Ici, on ne te fera pas ce que tu subis au Cameroun. Tu es chez toi. Oublie-les.» Mais oui, ça peut consoler un peu mais on n’oublie pas le chez soi. Donc, finalement, on est malade du Cameroun, malade de voir que chez vous personne ne vous prête l’oreille. Or, avant cette Coupe du monde-là, je suis intervenu pour que les Girondins offrent leur cadre aux Lions indomptables pour se préparer. A la fin, il est difficile de parler de consolation parce que, même si c’en est une, c’est aussi cela qui prouve que vous n’êtes pas fou. Cela vous blesse de vous rendre compte que vos parents n’ont pas le niveau de vos amis.

Mais en France aussi, vous n’avez pas échappé aux maladies infantiles du pays, le racisme notamment…

Oui, mais le racisme, en même temps qu’il me touchait, me faisait moins mal puisque chez moi, existe le tribalisme. C’est le premier étage du racisme, c’est son petit frère. Quand vous êtes victime du tribalisme chez vous, vous n’irez pas vous plaindre du racisme ailleurs. Et le tribalisme existe au Cameroun où il est institutionnalisé. Tout le monde revendique l’équilibre ethnique. Voilà une chose que la colonisation nous a enseignés. Alors que ce qu’il faut, c’est l’équilibre qualitatif, donc la compétence. Le type qui est compétent satisfait tout le monde et donc, tout le monde est satisfait de lui. Du coup, on ne voit pas d’où il vient, on ne sait pas d’où il vient. On l’apprécie pour ce qu’il fait.

Dans le livre, vous êtes « un enfant de l’indépendance » qui dénonce « le péché originel ». Tout s’explique finalement, non ? En fait, vous avez été très tôt politisé…

Je ne sais pas si c’est être politisé. J’ai simplement, très tôt, été conscient. La politique n’est réservée à personne et, logiquement, ne devrait exclure personne. Et l’indépendance est un fait majeur pour un pays. Ce n’est pas pour rien qu’on la célèbre. Même les pays les plus avancés le font. Seulement, la nôtre a été tronquée. On nous l’a volée. On a prétendu pendant longtemps que l’indépendance nous avait été accordée. Au point où même les intellectuels de ce pays ne relèvent pas le jour où le président Biya dit dans un discours que des jeunes se sont sacrifiés pour l’indépendance. Personne ne relève d’ailleurs. Alors qu’on nous a toujours dit que l’indépendance a été donnée, pourquoi y a-t-il eu besoin que des jeunes se sacrifient pour elle ? Qui étaient ces jeunes ? Pourquoi se sont-ils sacrifiés ? Qui était l’oppresseur ? Ça n’a rien suscité, ni chez les jeunes, ni dans l’intelligentsia.

Ecrire, qui plus est, dans une société de tradition orale, est-il un acte anodin, ordinaire ou évident ?

Non, précisément parce que nous sommes une société orale. Nous avons eu l’habitude de nous entendre dire les choses. Et c’est d’ailleurs pourquoi, après le mal fou qu’on  nous avait fait à l’indépendance, le Cameroun post indépendance était un Etat policier. Un Etat policier dans lequel on ne pouvait pas parler et dans lequel on disait que les murs avaient des oreilles. Pour un peuple qui n’écrit pas et qui, en plus, n’a pas tendance à lire, s’il ne parle plus, il perd tout ce qu’il sait. Il faut se forcer. Il faut apprendre à libérer la parole. Les enfants de notre pays sont nés et ont trouvé des parents qui ne parlaient pas et leur interdisaient de parler. Il faut admettre cette vérité, admettre le Cameroun tel qu’il est avant de le corriger. Ce que le parti unique faisait, c’était de nier cette vérité. Ces jours-ci, vous avez vu le Rdpc, parti au pouvoir, se rendre à Eseka, pour évoquer la mémoire des nationalistes. Vous voyez, la vérité finit toujours par triompher. Et mieux vaut tard que jamais. Il y a une âme camerounaise que l’on a maltraitée, que l’on a étouffée et embrigadée. Les êtres humains s’habituant à tout, la situation de traître devient finalement la situation enviée. Partout dans le monde, être traître est quelque chose d’abominable. Chez nous, le traître, le délateur sont récompensés. C’est ce qu’on nous a imposés entre 1955 et aujourd’hui pratiquement. Ceux qui nous ont imposé cela ont fait autre chose. Chez eux, les résistants sont glorifiés. Nous sommes devenus un peuple de délateurs.

« Vu de ma cage » va contribuer à restituer l’histoire ?

À mon sens, à faire connaître certains faits qui ont été tronqués et volontairement déformés. Aujourd’hui, j’en appelle aux uns et aux autres à avoir de l’humilité. Ceux qui avaient colporté des versions fausses de l’histoire et qui s’en étaient appropriés, devraient avoir l’humilité de reconnaître qu’on les avait trompés. Vous savez, ce qui est bien avec l’histoire, c’est quand elle est écrite avec du recul. Mon livre, sans qu’il soit écrit avec du recul dans son écriture, est écrit avec du recul dans sa parution. Si je l’avais écrit dans le feu de l’action, je suis sûr que certains auraient pensé que je le faisais pour qu’ils perdent tel poste, tel avantage ou telle situation. Il est écrit sans animosité, sans amertume. Je n’ai favorisé personne en camouflant ce qu’il aurait fait de bien ni n’ai défavorisé personne en camouflant ce qu’il aurait fait de bien. Pour que tout le monde se mette à ma place et Jojose demande quel Joseph Antoine Bell il aurait été.  

 

 

 

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