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LE BLOG DE CYEK

Jeune Afrique et "la question" anglophone au Cameroun : pourquoi maintenant ?

9 Décembre 2010, 16:01pm

Publié par Cyrille Ekwalla

carte-cameroun.jpgL'hebdo panafricain "Jeune Afrique" s'est interessé dans son édition n° 2604 (5-11 déc.2010) aux camerounais anglophones. Le titre et l'angle de traitement choisi par le journaliste "QUE VEULENT LES ANGLOPHONES ?" laissent supposer que l'ensemble des camerounais qui  vivent dans les régions du nord-ouest et du sud-ouest, auraient émis des demandes (à qui ?) et qu'elles n'ont ou n'auraient pas trouvé réponse. Ce titre trompeur (et volontairement accrocheur pour attiser la curiosité des lecteurs) cache-t-il autre chose que le désir d'informer ? Y aurait-il un rapport avec la réticence (pour ne pas dire le refus) du Premier Ministre Philémon Yang, de payer rubis sur ongles, de soi-disantes "factures  pour travaux d'édition" (un terme politiquement correct pour parler des publi-reportages dont certains fonctionaires de la communication/propagande politique raffolent au Cameroun) ?Le quotidien "La Nouvelle Expression" saluait ainsi ce changement d'attitude,  hier (8 décembre)  : "la décision du Premier ministre camerounais Philemon Yang de ne pas procéder « sans vérification » à l’onéreuse facture de l’hebdomadaire « Jeune Afrique » est non seulement courageuse mais également pleine de bon sens, surtout lorsqu’on sait l’opacité qui entoure généralement ce type d’opérations. Pour ceux qui connaissent l’attitude généralement puérile des dirigeants africains, rarement, on aura vu un responsable aux affaires « tenir tête » aux médias internationaux et à leurs partisans. On espère que le Premier pèsera de tout son poids pour que ces accords scélérats puissent être démantelés, et que les dirigeants se montreront rigoureux avant la validation des juteux marchés, qui, à la limite n’ont aucune efficacité sur l’amélioration de l’image de notre pays à l’étranger comme pensent certains dirigeants. C’est peut-être l’occasion pour le gouvernement de prendre les dispositions appropriées visant la promotion des véritables entreprises de presse au Cameroun."Il ne s'agit pas ici de nier l'existence de récriminations de certains camerounais anglophones vis-à-vis  du pouvoir central de Yaoundé...Des réminescenes de la constitution de la nation CAMEROUN... Il s'agit de notre part de ne pas accepter que des intérêts autres se servent de divergences inhérentes à toute nation en construction pour jouer aux pyromanes. Surtout sur un sujet aussi sensible. Il s'agit pour nous ici de dénoncer le momentum opportuniste de Jeune Afrique.

  

Voici l'article de Jeune Afrique :

Ils ne sont plus nombreux à réclamer l’indépendance. Mais dans les régions anglophones du Nord-Ouest et Sud-Ouest du Cameroun, le malaise est toujours profond. Et il faudra plus qu’un poste de Premier ministre ou une visite du président Paul Biya pour calmer les revendications. Voyage au cœur de « l’autre Cameroun ».

En pays anglophone, les nuits sont faites pour voyager. Bravant le vent froid et la brume des aurores de novembre, le gros bus marqué « Guarantee express » descend lourdement la pente abrupte. La route sinue entre les montagnes du Nord-Ouest avant d’arriver sur les flancs d’Up Station. Sur la gauche, en contrebas, Bamenda, la plus grande ville du Cameroun anglophone. Du haut de ce promontoire, dit-on, le colonisateur allemand, qui fonda la ville au début du siècle dernier, pouvait observer à la jumelle le quotidien des habitants de downtown. Mais, depuis que le gouvernement camerounais a décidé d’y célébrer le cinquantenaire de l’armée, mercredi 8 décembre, ce sont les autorités locales qui guettent le moindre signe de tension.

Un cinquantenaire célébré à Bamenda, le symbole est fort. La volonté du gouvernement de réaffirmer son attachement à l’unité du pays aussi. Le président Paul Biya n’y avait pas mis les pieds depuis plus d’une décennie, mais il a fait le déplacement sur cette terre qui régulièrement menace de faire sécession. Les vieilles querelles recuites, où s’entremêlent nationalisme anglophone, partage des ressources et alternance au pouvoir, se sont rallumées. Avec, en toile de fond, l’insécurité persistante dans la région et au Sud-Ouest voisin, autre région anglophone, où trois soldats et deux civils ont été tués le 16 novembre, dans la péninsule de Bakassi.

Grand malentendu

Pour l’heure, engourdis par une longue nuit de voyage, la soixantaine de passagers venus de Yaoundé est réveillée par le prêche enflammé d’un évangéliste à la voix fluette. « Who are we and where are we going? » (« Qui sommes-nous et où allons-nous? ») s’égosille le prédicateur. À l’approche de Bamenda, commune frondeuse où naquit, en 1990, le Social Democratic Front (SDF, principal parti d’opposition), les sermons sont ponctués de sous-entendus politiques; les bus deviennent des tribunes.

Chaque année à cette époque, la fièvre monte dans les Grasslands (Grand Ouest). En octobre 1961, les deux régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, réunies sous l’appellation de Southern Cameroons votaient leur rattachement à la partie francophone du territoire, elle-même indépendante depuis le 1er janvier 1960. Dix ans plus tard, le système fédéral avait fait long feu et, le 20 mai 1972, le Cameroun devenait « République unie », par la seule volonté du pouvoir central de Yaoundé. Ainsi naquit le grand malentendu camerounais: tandis que les francophones se félicitaient de cette unification, exaltant la naissance d’un État nation, les anglophones, qui avaient leur gouvernement, leur justice, leur administration et leur culture, hérités de la colonisation britannique, craignirent très vite de perdre leur identité. D’autant que l’autoritaire Ahmadou Ahidjo s’empressa de liquider ce qui restait de l’indirect rule, régime qui, pendant la colonisation, régissait les rapports entre autochtones et représentants de la Couronne, et dont le principal avantage était de laisser les Camerounais s’autogérer. Imposé par le pouvoir, le nouvel État unitaire, fortement centralisé sur le modèle jacobin, devint le seul lieu de décision.

Un poste convoité

Paul Biya succède à Ahidjo en 1982. Deux ans plus tard, il supprime l’adjectif « unie » accolé au nom du pays. L’opinion publique anglophone est prompte à y voir une « annexion » et un « processus de francophonisation forcée ». Pour assurer un partage du pouvoir, une politique d’« équilibre régional » est pourtant mise en pratique. Puisque Paul Biya, un francophone, occupe le sommet de l’État, les postes de Premier ministre et de président de l’Assemblée nationale reviennent aux deux autres blocs que sont le Grand Nord musulman et l’Ouest anglophone. Ainsi, depuis le 9 avril 1992, tous les chefs du gouvernement sont anglophones. Pas de quoi pavoiser pour Julius, journaliste à Douala, qui estime que « les prérogatives du chef du gouvernement sont maigres » et qu’il « fait de la figuration ». Mais peu importe que ses attributions soient limitées: le poste est convoité. Yaoundé le sait et en joue. Le Nord-Ouest est acquis au SDF? Il sera sanctionné: pendant treize longues années, Paul Biya nomme au poste de Premier ministre Peter Mafany Musonge (de 1996 à 2004) et Ephraïm Inoni (de 2004 à 2009), tous les deux issus de l’autre région d’expression anglaise, le Sud-Ouest. De quoi alimenter le lamento antidiscrimination des « Anglos ».

Dans leur requête en séparation adressée en 2004 à la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples (CADHP), basée à Banjul, les activistes sécessionnistes du Southern Cameroon National Council (SCNC) se plaignent d’être traités comme des citoyens de seconde zone. « Pourquoi un anglophone ne peut-il pas occuper un ministère important au Cameroun, tel que l’Économie, les Finances ou la Défense? » Le mémorandum dénonce également la politique d’aménagement du territoire. « Pourquoi n’a-t-on jamais construit un port en eau profonde dans la ville de Limbé (Sud-Ouest) ? » interroge-t-il. Ces dernières années, les rêves de développement de cette station balnéaire située à 80 km de Douala se sont ensablés dans les plages noircies par les colères du mont Cameroun. Les touristes la fuient, au profit le Kribi, dans le Sud francophone, fragilisant ainsi une économie aujourd’hui très dépendante du poids lourd de l’agriculture qu’est la Cameroon Development Corporation (CDC). Très dépendante aussi d’une raffinerie à capitaux publics à laquelle l’État tarde à payer sa dette. « Comme souvent, conclut Julius, l’argent généré par la raffinerie a été dépensé ailleurs par le gouvernement et ne nous a pas profité. »

C’est aujourd’hui Philémon Yang, originaire du Nord-Ouest, qui a pris la tête du gouvernement, mais cela n’a pas suffi à apaiser les craintes. Depuis longtemps chez les « Anglos » on voit derrière ces marchandages politiques la main de la France. « La culture camerounaise dite d’intégration nationale a été sciemment conçue par le Quai d’Orsay pour assurer notre annihilation », prétendait le polémiste anglophone Bate Besong, mort en 2007. Le vivre-ensemble ploie également sous le fardeau des préjugés. Dans le bus, Pierre, francophone et professeur d’éducation physique à Mbengwi, une ville proche de Bamenda où il vit depuis cinq ans, se plaint de ses difficultés d’intégration: « Au marché ou à l’hôpital, s’adresser aux gens en français est souvent perçu comme un manque de respect », explique-t-il. Cette attitude, poursuit Pierre, est née d’un ressentiment: dans le reste du pays, les gens ne font pas l’effort de converser en anglais, « alors, ici, ils prennent leur revanche en faisant l’inverse ». Arrogance, mais pas seulement. Les « Anglos » reprochent aussi aux « Frogs » (« grenouilles ») leur désinvolture et leur sens peu élevé de l’éthique. La mauvaise gouvernance est, selon eux, la conséquence de la « corruption de l’élite de langue et de culture françaises, qui n’a pas le sens du bien commun ».

À la lumière du jour, Bamenda est moins belle qu’il n’y paraissait du haut d’Up Station. Avec ses façades décrépies et ses trottoirs sales, envahis par la grande débrouille des petits commerces, la ville s’est enlaidie. La faute, comme souvent en Afrique, à une urbanisation mal maîtrisée et à ces immeubles au goût parfois douteux, dont les plus récents symbolisent la prospérité des « Fall Bushers », ces hommes d’affaires partis travailler à l’étranger et qui apprécient les signes extérieurs de richesse.

Yaoundé ne désespère pas d’arracher Bamenda à l’emprise du SDF. Deux hommes se battent ici pour le contrôle de l’électorat: le fondateur du SDF, John Fru Ndi, et Paul Atanga Nji, le secrétaire permanent du Conseil national de sécurité, qui a réussi à endiguer l’influence de l’opposition dans cette région.

Faux problème

Malgré tout, pas plus que le pouvoir le SDF ne veut de la sécession. Viscéralement anglophone, Fru Ndi refuse de parler français mais s’est toujours démarqué des séparatistes. « Ils me reprochent de ne pas soutenir leur cause », résume le leader du SDF, qui, officiellement, milite pour un retour au fédéralisme. « Les francophones souffrent autant que mes autres compatriotes du centralisme du pouvoir, continue Fru Ndi. Au nom de quoi devrais-je leur tourner le dos pour ne m’intéresser qu’aux anglophones? »

Un parti pris qui ne fait pas l’unanimité. À l’instar de l’universitaire Carlson Anyangwé, les plus radicaux ont quitté le parti – et le pays – pour créer, en Afrique du Sud, le British Southern Cameroons Liberation Movement.

Les deux régions anglophones du Cameroun ne constituent pourtant pas un ensemble homogène. Officiellement, deux millions de Camerounais s’expriment en anglais (ils sont 6 millions selon le SCNC). Vivant depuis quatre millénaires au pied du mont Cameroun, les Bakweris du Sud-Ouest sont culturellement proches des Doualas francophones. En revanche, les Nsos de Kumbo (Nord-Ouest) ont, eux, des affinités avec les Bamilékés de l’Ouest, tandis que les éleveurs musulmans fulanis sont apparentés aux Peuls du Grand Nord.

Entre décentralisation, fédéralisme et sécession, l’élite anglophone est donc partagée. Comme Paul Atanga Nji, certains ont un avis très tranché: « C’est un faux problème, martèle-t-il. Les deux régions anglophones représentent environ 17 % de l’électorat du pays. Pourtant, nous occupons près de 35 % des postes importants dans l’administration publique. » Ce proche du chef de l’État ne cache pas son agacement: « Les séparatistes exercent un chantage inacceptable à notre pays. »

Francs-tireurs

Côté francophone, la partition a évidemment peu de partisans, mais beaucoup prônent une plus grande ouverture à l’anglais. « Notre avenir est anglophone », déclare l’écrivain Patrice Nganang, qui suggère de prendre exemple sur le Nigeria, « le seul de nos voisins qui ne reçoive pas ses ordres de Paris ». Frieda Ekotto, enseignante de littérature comparée à l’Université du Michigan (États-Unis) n’en pense pas moins: « Nous avons tort de nous enfermer dans la langue française. Regardez nos étudiants, les portes des universités anglophones leur sont beaucoup plus ouvertes que celles de l’Hexagone. »

Enfin, les sécessionnistes sont divisés. Une multiplicité de petits mouvements rivaux, voire de francs-tireurs, se disputent les commandes. Qui de Chief Ayamba Ette Otun, chef du SCNC basé au Cameroun, ou de Carlson Anyangwé, est leur vrai patron? En 1998, lorsque le président zimbabwéen Robert Mugabe accepte de les recevoir, les querelles de leadership finissent par l’en dissuader. « Ils savent que Yaoundé ne leur accordera jamais l’indépendance. Mais ils font de la surenchère pour revenir au fédéralisme », analyse Manassé Aboya Endong, politologue à l’université de Douala. Le discours séparatiste est-il pour autant condamné à ne jamais avoir de résonance dans l’opinion? Pas sûr.

Diaspora Anglophone

Proximité linguistique oblige, c’est en priorité aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Afrique du Sud et au Nigeria que s’établissent les membres de la diaspora camerounaise anglophone. Si leur nombre est difficile à évaluer, on sait qu’ils sont pour la plupart éduqués et économiquement indépendants.

Ils ont quitté le pays par vagues successives. Partie au début des années 1970 et jusqu’au milieu des années 1980, la première vague avait ainsi pour principale motivation la poursuite d’études, l’offre de formation universitaire anglophone étant quasi inexistante au Cameroun (l’enseignement se faisait exclusivement en français). La fin des années 1980 et le début des années 1990 marquent le début de deux nouvelles vagues d’immigration. La première, d’abord économique, se perpétue encore aujourd’hui. La seconde concerne les opposants, les journalistes ou les intellectuels, qui ont fui les turbulences politiques du moment. Selon les experts, l’influence de cette diaspora est assez faible au Cameroun, dans la mesure où, occupée à se construire une nouvelle vie, elle est peu structurée. Très peu engagés politiquement – bien que quelques-uns, notamment aux États-Unis, aient soutenu financièrement le Social Democratic Front (SDF) à la fin des années 1990 –, les immigrés anglophones regrettent la mainmise des francophones sur le pays, sans pour autant manifester de réelles velléités indépendantistes.

Comme leur poids politique au Cameroun, leur influence économique est limitée. L’argent envoyé au pays est en priorité destiné à venir en aide aux familles et non à être investi. Parmi les anglophones les plus connus figurent l’universitaire Juliana Nfah-Abbenyi, professeure à l’Université d’État de Caroline du Nord, le journaliste Ntone Edjabe (qui publie depuis 2002, en Afrique du Sud,Chimurenga Magazineune, une  revue culturelle et politique régulièrement citée par les médias américains), les anciens journalistes Eric Chinje et Boh Herbert, ou encore George Achu Mofor, ex-gouverneur de la province de l’Est.

 

Auteurs :  Georges Djougueli & Clarisse Juompan-Yakam (Jeune Afrique)

Voici l'artice de Jeune Afrique :  Que veulent les Anglophones ?

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