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LE BLOG DE CYEK

Hommage à Eyoum’a Ntoh : Maître en journalisme

21 Septembre 2010, 04:56am

Publié par James Mouangue Kobila (LNE)

Hommage à Eyoum'a Ntoh par James Mouangue Kobila (Ancien rédacteur-en-chef adjoint de Dikalo, Ancien Conseiller à la Direction de La Nouvelle Expression, Cameroon Press Award 1997, Professeur Agrégé des Facultés de Droit (Concours international CAMES).

 

Je tairai le bruit de fond qui monte des pages intenses de sa vie privée et professionnelle – certaines banales, d’autres brûlantes – afin de parler plus à loisir du Maître qu’il a été pour moi dans le passionnant métier de Théophraste Renaudot1.
J’ai rencontré ce journaliste de haute lignée lors de mon recrutement à Dikalo, après l’avoir admiré et envié de loin. Oui, je l’avoue, l’admiration profonde que Thomas Eyoum’a Ntoh suscitait dans mon entourage, en particulier chez un parent dont je voulais me faire accepter, me faisait brûler du désir de lui ressembler. Ou, plus exactement, d’avoir le talent de ce virtuose du journalisme, chroniqueur irrésistible, gazetier inspiré, polémiste redoutable, reporter exigeant et animateur inénarrable d’équipes rédactionnelles.

C’est dire que, lorsque Jean Baptiste Sipa, qui m’a vu travailler pour le journal Galaxie pendant la rencontre Tripartite d’octobre-novembre 1991, m’a suggéré de m’embarquer dans l’aventure éditoriale de Dikalo, j’ai sauté à pieds joints sur l’occasion qui m’était ainsi offerte de côtoyer celui qui occupe désormais une place majeure au panthéon de la presse camerounaise.

J’ai dû prendre un nouveau pseudonyme, Jacques Mangué. Non, ce n’était pas pour mieux me cacher, mais en raison du refus de mon ancien directeur de publication, que la séparation laissait amer, de voir un concurrent profiter du premier pseudonyme qu’il avait « rendu célèbre ». L’utilisation d’un pseudonyme s’avérait surtout utile pour bien séparer les deux carrières que je menais de front. Celle de journaliste et celle d’enseignant d’Université. Avec en prime l’avantage de ne pas être interpellé sur le campus pour des positions prises dans mon journal - ce qui n’est effectivement jamais arrivé.

L’univers du Dikalo co-dirigé par Thomas Eyoum’a Ntoh et par Noubissié Ngankam m’a aussitôt imposé le recul. Après la phase du rut guerrier, si caractéristique du journalisme – non  pas d’opinion, mais d’opposition – auquel je m’étais éperdument adonné à Galaxie pendant un an et demi, vint celle du professionnalisme. L’apprentissage fut rude sous la férule du dédicataire de ces lignes. Il valait mieux ne pas avoir trop d’amour propre. Ne dit-on pas d’ailleurs que l’amour propre est le plus mauvais des amours ?

C’est mon nouveau rédacteur-en-chef qui m’a patiemment appris les ficelles du métier. L’écho de sa voix me parvient encore, lorsqu’il proclamait : « celui qui fait le commentaire livre souvent ses états d’âme ; mais celui qui fait l’analyse ne se trompe jamais ». C’est de lui que j’ai reçu, pas à pas, ma formation de journaliste « sur le tas » : la règle de la pyramide inversée, la distinction entre les faits et le commentaire, la différence entre le commentaire et l’analyse... Il m’a appris à formuler des jugements équilibrés, le souci de présenter tous les aspects d’un problème, ceux qui contrariaient le jeune étudiant impétueux que j’étais encore y compris. Il m’a inculqué la nécessaire distanciation du journaliste aussi bien avec le pouvoir qu’avec l’opposition, la distanciation avec les propos tenus par les sources et autres interviewés ainsi que l’équité dans l’exercice du sens critique. Le journaliste devait, selon lui, éviter une posture d’opposition frontale. C’est ce qui explique la signature publicitaire controversée de Dikalo : Tranquillement pour le changement. Un changement qui visait aussi bien le pouvoir que la société dont il faisait périodiquement la satire. Il avait l’ambition de dénoncer les travers de son époque à travers la rubrique « notre époque » de Dikalo.

Sa valeur suprême était l’intelligence. La seconde signature publicitaire de Dikalo était bien : Pour ceux qui ont quelque chose entre les oreilles. Thomas tombait littéralement à genoux devant la prodigieuse vivacité intellectuelle de feu Roger-Gabriel Nlep et devant les analyses fines de Charles Ndongo. Cet admirateur de Jean Daniel et de Jean-Marie Colombani, qui se voulait le Hubert Beuve-Méry de la presse Camerounaise, avait souci de s’entourer des meilleurs ; ce qui explique la vaste campagne de débauchage qui a précédé le lancement de Dikalo. Inversement, il avait en aversion ceux qu’il tenait pour des imbéciles, comme en témoigne ce titre d’une de ses chroniques qui m’est resté en mémoire : « Lando, l’andouille ». Corrélativement, sa hantise était de ne pas être à la hauteur. D’où des textes rendus souvent tardivement.

Mais ce diplômé de l’école de journalisme de Lille a toujours su maintenir le cap. Je me garderai d’oublier le reportage qu’il a effectué dans la région du Nord, au plus fort de l’affrontement entre ses deux amis de l’UNDP rencontrés dans l’opposition, les ministres Bello Bouba Maigari et Ahmadou Moustapha. L’on se demandait comment cet homme, qui se voulait si fidèle en amitié, s’en sortirait sans trahir l’un des deux. Il choisit de focaliser son article sur les troubles survenus et d’en rejeter la responsabilité sur… la police. Un coup de Maître.

Son enthousiasme et son optimisme pédagogique l’amenaient à tenter inlassablement d’améliorer les performances de son équipe. Ses prêches étaient agrémentés d’abondantes illustrations qui jaillissaient de son désir immodéré de raconter des histoires. Il disposait d’une réserve inépuisable d’anecdotes tirées de l’expérience d’un métier dont il a labouré tous les domaines (actualités, politique, faits divers, littérature), tous les genres (reportage, interview, analyses, chronique) et dont il a gravi tous les échelons, du fantassin au colonel.

Homme de plume, Thomas était un professionnel de l’expression écrite qui avait le double réflexe technique et tactique de se faire systématiquement relire et d’oraliser ses textes avant publication. Il le faisait sans toujours s’expliquer ni nous l’imposer. Nous constations simplement que ses textes étaient meilleurs que les nôtres, sans trop savoir pourquoi.

Il m’a surtout appris à mobiliser le savoir académique sans m’enfermer dans les formes d’expression de l’enseignement universitaire. Il m’a ainsi guéri du pédantisme de l’université. Il m’a également appris à mettre du liant dans mes textes et à fluidifier ma prose, au-delà de la rigueur des savoirs et des dogmes. C’est encore lui qui m’a montré comment écrire pour être compris du profane. « Il ne s’agit pas de se faire plaisir, mais de se faire comprendre, d’expliquer aux gens qui n’ont pas le temps de réfléchir ce qu’il se passe », nous répétait-il. Il avait en horreur les jargonneurs et autres maniaques de mots dont la sémantique était visiblement mal assimilée.

Il entrait en colère chaque fois qu’il constatait qu’un journaliste (d’un autre organe bien sûr)  rendait compte d’un événement sans en indiquer la date. De sa mort, il n’écrirait par exemple jamais « je suis décédé lundi dernier » ni « lundi de la semaine dernière » ou « en début de semaine dernière », voire « la semaine dernière » ; mais « je suis mort le lundi 6 septembre 2010 ». A propos Eyoum1, comment oublier sa mémoire phénoménale qui lui permettait de se souvenir avec précision des dates des événements mémorables ? Avait-on besoin de la date exacte de la « fessée nationale souveraine » ? Alors que les uns et les autres se concertaient, hésitant entre 1990 et 1991, le visage de Thomas s’éclairait du sourire gourmand de celui qui en sait plus long qu’il ne dira jamais et il donnait la bonne date, à l’heure près.

Assurément, je ne pouvais avoir ni son talent ni sa notoriété journalistique. Chaque journaliste a les siens. Chaque humain possède ses dons propres. Le talent de cet artiste de la plume lui était tellement attaché – fruit de son histoire, de sa personnalité, de ses frustrations ou de ses inclinaisons ? – que lorsqu’il abandonnait une chronique, nul ne pouvait se risquer à la reprendre. L’expérience fut tentée au quotidien Le Messager, avec un résultat… quelconque. L’on pourrait en dire autant des rubriques autrefois tenues à Dikalo par Félix Cyriaque Ebole Bola ou par Manu Djemba.

Non, je ne pourrais jamais ni écrire comme lui ni égaler le génie qui lui permettait de réussir le tour de force d’amuser les personnalités qui étaient l’objet de ses critiques dévastatrices. L’empreinte de danseur de la plume de ce chroniqueur adulé pendant les « années de braise » était unique. Je compris que je devais simplement tenter de cultiver ce que j’avais de meilleur en moi.

Pendant que j’y songeais encore, l’écho de sa maladie me parvenait déjà, comme la longue nouvelle d’une mort programmée. Beaucoup ont manqué le courage d’aller vers lui. C’est vrai, il était en piteux état lorsque je l’ai revu quelques mois avant sa mort. C’est un quasi-mort que j’ai rencontré. Cet amoureux fou de la vie, qui l’a caressée, dévorée et bue avec un solide appétit au milieu d’un chœur d’admiratrices et d’admirateurs portait déjà la mort en lui. L’odeur de la mort flottait sur son corps. Pendant sa longue phase de mort blanche, il était déjà environné des ténèbres qui précèdent la mort. Mais j’étais à mille lieues d’imaginer qu’il était voué à une mort imminente et que sa carrière, échelonnée sur deux courtes décennies, ne connaîtrait pas de nouvel essor… Oh que si ! Sans doute quelque part, de l’autre côté de la vie.

ps : les obsèques de Thomas Eyoum'a Ntoh auront lieu les 24 & 25 Septembre à Douala au Cameroun

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