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LE BLOG DE CYEK

Eugène Nyambal: "En tant que citoyen camerounais engagé, l’avenir de mon pays m’interpelle au plus haut point !"

18 Juin 2010, 11:14am

Publié par Cyrille Ekwalla

Economiste de renom, Eugène Nyambal a travaillé au sein des institutions de Bretton Woods –FMI, BM et SFI- jusqu’à son départ controversé du FMI en juin 2009. Depuis le début 2010, Eugène Nyambal a publié trois tribunes « politiques » qui ont alimenté le débat public. Il répond aux questions de Cyrille Ekwalla sur le Cinquantenaire, le FMI, ses ambitions...
 
Cyrille Ekwalla : Votre départ du FMI en juin 2009 a fait beaucoup de bruit, a suscité de nombreuses questions…Voulez-vous en parler ?
Eugène Nyambal : (…) C’est toujours difficile de parler de ce genre d’évenement surtout que les négociations entre le FMI et mes avocats se poursuivent. Donc je n’ai pas beaucoup de marge de manoeuvre pour entrer dans les détails. Toujours est-il que j’en suis parti à la fin du mois de juin dans des conditions qui restent troubles. C’est une institution dans laquelle j’ai servi pendant longtemps et j’étais un peu dans le Conseil d’administration le doyen du groupe Afrique et à ce titre, j’apportai une contribution assez importante à l’ensemble de l’équipe. Donc, j’ai été un peu surpris par les conditions de mon départ… Quelques semaines avant que cela n’arrive, je rentrais d’un voyage au Cameroun où l’on m’a fait part d’un certain nombre d’actions en préparation contre ma personne sans me donner plus de détails. Deux semaines après, j’ai reçu un courrier de l’administrateur, un rwandais que je connaissais depuis l’époque où j’étais chef de mission sur le Rwanda à la Banque Mondiale, et qui n’a pas voulu me donner plus d’explications sur le contenu. J’ai quand même eu le temps de finaliser le dossier « Cameroun » sur lequel je travaillais. Et dès le lendemain, j’ai compris qu’il ne s’agissait pas d’un licenciement normal parce que tout s’est enchaîné par la suite. C’était véritablement un acte de destruction. En effet, nul ne peut comprendre qu’au sein d’une institution comme le FMI, en dehors d’orchestrer mon départ en 24 heures sans motifs, de m’enlever mon badge précipitamment, qu’on confisque mon passeport et ceux de mes enfants, pendant ce temps, mon bureau était fouillé… J’étais aussi entrain de négocier un poste de représentant du FMI dans d’autres pays, on m’a refusé l’accès et aujourd’hui lorsqu’on demande d’où sont venus les ordres, on nous dit simplement que quelqu’un a donné des ordres aux services de sécurité. Il y a des amis ayant des positions éminentes au FMI qui ont essayé de contacter les autorités camerounaises pour intervenir, c’est alors que nous avons compris ce qui se passait. C’est tout ça que mes avocats essayent de mettre au clair aujourd’hui et aussi comprendre pourquoi cet acharnement et d’où sont venues toutes ses actions.


Cyrille Ekwalla : Vous nous dites que « les actions contre votre personne » venaient du Cameroun, votre pays ?

Eugène Nyambal :
Nous avons aujourd’hui la certitude que ces actions venaient du Cameroun. Je garde un devoir de réserve parce que les négociations se poursuivent avec le FMI. Nous avons aujourd’hui tous les éléments sur la genèse et les motifs de cet acte de banditisme. Je ne veux pas me précipiter. J’attends patiemment et j’exige que ma réputation et les dommages que j’ai subis soient convenablement réparés.


Cyrille Ekwalla : Parlons du Cinquantenaire de l’Indépendance du Cameroun et des célébrations qui ont entouré cet évenement. Le discours du Chef de l’Etat… quel en est votre analyse ?

Eugène Nyambal :
(…) Pour moi c’était l’occasion pour le Cameroun et les camerounais de faire le bilan de ce que nous avons fait de nos cinquante ans d’indépendance pour mieux nous projeter dans l’avenir ; et c’était également l’occasion pour les camerounais de se réconcilier avec notre passé. Le discours du Chef de l’Etat m’a un peu laissé sur ma faim. En lieu et place d’un bilan, on a eudroit à un jeu d’équilibriste. Le Président n’assume ni l’héritage de son prédecesseur ni le juste combat des nationalistes. Ce qui m’a un peu choqué est qu'il n’arrive même pas à nommer ces nationalistes qui ont contribué à l’avènement du Cameroun moderne et des institutions dont il est le premier garant (…) Je n’ose imaginer le président Sarkozy faire un discours-bilan sur la France en refusant de prononcer le nom du Général De Gaulle. Ensuite, nous avons eu droit une litanie d’explications sur les raisons pour lesquelles le Cameroun est resté dans la pauvreté depuis une trentaine d’années. Et que le président insiste sur son impuissance à agir sur le cours des évenements ou sur les crises internationales, cela me paraît grave parce que pour moi, le président est le leader, il doit montrer la direction. Surtout que d’autres pays africains ont subi les mêmes événements mais ont réussi à avancer : Bénin, Sénégal, Botswana, Rwanda, Tunisie… La conjoncture économique était la même pour tous. D’autre part, quand j’entends le président Biya célébrer les deux piliers actuels du pouvoir, l’Enam et l’Armée, qui sont des institutions nobles pour la République, il est incongru de dire que l’Enam a permis au Cameroun de créer une administration moderne répondant aux besoins des camerounais. La réalité est complètement différente. (…)

« Je critique l’action des gouvernants
par rapport au potentiel du Cameroun.»


Cyrille Ekwalla : En cinquante ans, vous ne voyez aucune avancée ?
Eugène Nyambal :
Je serais de mauvaise foi si je disais qu’il n’y a eu aucune avancée par rapport aux années 60. J’ai grandi dans un Cameroun différent du Cameroun actuel ; mais je ne critique pas le Cameroun parce qu’il n’y a pas d’avancées, je critique l’action des gouvernants par rapport au potentiel du Cameroun. Ce pays a vocation à être le moteur de l’Afrique centrale et de l’ouest après le Nigéria. Et c’est ce potentiel que le Cameroun n’a pas utilisé. Le Cameroun d’aujourd’hui ressemble à un être qui marche sur la tête. On ne crée quasiment pas d’emplois, sauf dans l’armée et la fonction publique, ce qui requiert plus d’impôts et moins d’opportunités pour le développement du secteur privé. Sur le plan des infrastructures sanitaires, sociales, éducatives, nous avons trop de retard par rapport aux autres pays. En plus l’absence de perspectives pour les jeunes dont la plupart vont se refugier en Europe, en Amérique et parfois dans d’autres pays africains est dommageable parce que nous perdons notre meilleure jeunesse et on ne peut pas construire un pays sans sa jeunesse (…) Au niveau du rayonnement du Cameroun, la voix du cameroun ne porte pas. Au sein de la Cemac, nous devrions être la locomotive…


Cyrille Ekwalla : Est-ce que le sommet Africa 21 qui a eu lieu à Yaoundé le 18 mai dernier ne peut être consiéré comme le nouveau départ de la diplomatie camerounaise ?

Eugène Nyambal :
J’aurai voulu partager votre optimisme, malheureusement ce sommet n’a été qu’une bonne opération de relations publiques. Mais concrètement, on a choisi un thème qui n’a aucune prise sur la réalité quotidienne des camerounais, rien qui soit opératoire. Deuxièmement, le Cameroun a invité une quarantaine de spécialistes venus du monde entier (Europe, Amérique et quelques africains) en oubliant ses propres fils qui ont une expertise avérée et reconnue en matière notamment de développement. Je pense aux compatriotes qui pullulent dans les organismes internationaux, je pense à un frère comme Achille Mbembe…moi-même j’ai publié un ouvrage(*) qui fait, à mon humble avis, référence en la matière. Donc, les camerounais ont été exclus.(…) Et ce que nos dirigeants oublient, c’est que ces invités africains par exemple, parmi lesquels beaucoup d’anciens camarades ou collègues, ont été préparés et propulsés à la tête des ces organisations internationales pour contribuer au rayonnement de leurs pays respectifs. Que fait le Cameroun vis-à-vis de ses enfants au niveau de ses organisations internationales ? Est-ce que ce sommet va nous permettre permettre d’affirmer notre leadership au sein de la Cemac ? De l’Union Africaine ? Du Nepad ? Après avoir dépensé tous ces milliards, est-ce que nous avons un plan d’actions pour la suite à donner aux recommandations de ce sommet pour améliorer la situation du Cameroun ou celle de l’Afrique ? Je ne le pense pas. Je souhaite qu’on me démontre que j’ai tort.


« …l’actuel ministre des Finances, Essimi Menye, a rejoint notre équipe grâce à l’ambassadeur Jerôme Mendouga qui s’est rapproché de Mr. Ondo Menye de la Guinée Equatoriale nouvellement nommé administrateur pour l’Afrique pour amener quelqu’un « de sûr » au FMI. »



Cyrille Ekwalla : Le Cameroun ne vous a-t-il pas aussi soutenu ? Comme d’autres camerounais d’ailleurs au FMI ?

Eugène Nyambal :
C’est une contre-vérité et vous me donnez là l’occasion, pour une dernière fois de clarifier les choses de manière énergique. Je suis parti du cameroun juste avant l’arrivée de M. Biya au pouvoir. Je n’ai pas eu de bourse du Cameroun. En France, j’ai fréquenté les meilleures écoles…Lorsque j’ai terminé mes études, j’ai travaillé en France et je suis entré dans les institutions internationales par mes propres efforts. En 1994 j’ai publié un livre « Afrique, quel avenir après la faillite ? » et cela a attiré un dirigeant de la Banque mondiale. Ensuite je suis passé au FMI par mes propres efforts –et c‘est pendant que j’y étais que l’actuel ministre des Finances, Essimi Menye, a rejoint notre équipe grâce à l’ambassadeur Jerôme Mendouga qui s’est rapproché de Mr. Ondo Menye de la Guinée Equatoriale nouvellement nommé administrateur pour l’Afrique pour amener quelqu’un « de sûr » au FMI. Il y a eu des conciliabules ethnocentriques dont on m’a parlé à plusieurs reprises. Finalement, ils ont nommé le Ministre Essimi Menye qui était jusqu’alors consultant en statistiques à la Banque mondiale au poste de Conseiller au FMI. Quelques mois plus tard, après avoir travaillé jusqu’à trois heures du matin pour finaliser le rapport du Groupe Afrique dont j’assurais la coordination, je suis revenu le lendemain et ma secrétaire de l’époque m’a informé que l’administrateur Equato Guinéen Ondo Menye voulait amener Essimi Menye et Thierry Nguema aux Assemblées Annuelles du FMI en Malaisie en lieu et place d’un Conseiller principal et que le Secrétariat du Conseil d’Administration du FMI aurait opposé son véto, car seuls les Conseillers Principaux avaient statutairement le droit d’y assister. Peu avant midi, Mr. Ondo Menye a appelé mon collègue ivoirien et moi. Il m’a tendu une lettre de licenciement de mon poste de Conseiller Principal et il a voyagé dans les heures qui suivaient après s’être assuré que ses deux poulains pouvaient aller aux Assemblées du FMI. Alertées, les autorités camerounaises de l’époque n’ont pas réagi. Le Ministre Essimi a ainsi repris le dossier du Cameroun. C’est Mr. Horst Kohler, le Directeur Général de l’époque (futur Président de l’Allemagne) qui m’a pris comme consultant pour la Direction Générale et d’autres amis administrateurs m’ont aidé à aller à la SFI. C’est lorsqu’il fut question que je revienne au FMI que le Cameroun est intervenu pour la premiere fois dans ma carrière. Pendant que je négociais mon retour, certains membres au sein du gouvernement camerounais voulaient proposer quelqu’un d‘autre. J’ai donc moi aussi saisi certaines personnalités et finalement le choix s’est porté sur ma personne parce que j’étais déjà au FMI à l’époque où je m’occupais de l’Afrique ; donc je connaissais le dossier « Cameroun » mieux que quiconque. Donc voilà.


« Le Cameroun a vocation à être le moteur de l’Afrique centrale et de l’ouest après le Nigéria. »



CYEK : Vous avez depuis le début de l’année commis trois tribunes : le passage de témoin générationnel, vos perspectives pour la jeunesse et une exigence de gouvernance qui mette le citoyen au centre de ses préoccupations… Pourquoi ?

E.N :
Quand je fais le bilan du Cameroun aujourd’hui, il est indiscutable que le Cameroun a besoin d’un nouveau leadership pour se moderniser. Face aux enjeux de la mondialisation, les avancées technologiques, la génération au pouvoir aujourd’hui au Cameroun a apporté ce qu’elle a pu, elle a préservé la paix ; mais aujourd’hui il faut une nouvelle génération pour mettre le Cameroun en chantier, pour mobiliser les camerounais autour d’une vision pour améliorer leur niveau de vie. Je vois mal la génération actuellement au pouvoir assumer pleinement la modernisation du Cameroun ou défendre avec vigueur les intérêts du Cameroun face aux quadragénaires qui arrivent au pouvoir dans les principaux pays partenaires du Cameroun. Il y’a un changement d’époque et de génération. Il est temps d’avoir une nouvelle génération au pouvoir chez nous.


CYEK : C’est une question d’âge, ce renouvellement de leadership que vous souhaitez ?

E.N :
Pas du tout ! C‘est une question de capacité à comprendre le monde dans lequel s'inscrit le Cameroun d’aujourd’hui. Et projeter le pays vers l’avenir. Les anglo-saxons parlent d’exposure : être ouvert au monde. Et quand je parle de nouvau leadership, il faut qu’on comprenne que la nouvelle compétition internationale est une compétition entre les élites de chaque pays pour créer la richesse pour leurs populations. Il faut des gens décomplexés, ambitieux pour le Cameroun, capables de comprendre que leur légitimité provient avant tout de l’amélioration du bien-être des camerounais et de dépasser les clivages ethnocentriques pour positionner le Cameroun dans la concurrence mondiale et de mobiliser toutes nos ressources pour obtenir des résultats à la hauteur de notre ambition nationale. Il faut donc un nouveau leadership politique avec une vision et qui fasse comprendre aux camerounais que « nous pouvons dépasser les ivoiriens, les sénégalais, que nous pouvons rattraper les malaysiens…et montrer comment on s’organise pour atteindre cet objectif ». Mais ça passe aussi par un nouveau leadership dans les domaines économique, culturel…


CYEK : Qu’est-ce qui vous fait penser que la génération actuelle est « à bout de souffle » ?

E.N :
Sur le plan politique, c’est une génération qui a grandi dans l’esprit du parti unique, qui ne supporte pas la concurrence démocratique et malgré le retour au multipartisme, la volonté de tout contrôler reste le principal vecteur d’organisation de la société. Sur le plan économique, tout le monde est unanime sur le fait que le Cameroun est le plus grand gâchis économique de l’Afrique sub-saharienne au vu de son potentiel. On a toute une génération (née dans les années 80) qui pense que la vie n’est faite que de souffrances parce qu’ils n’ont connu que l’ajustement structurel, ils ne travaillent pas et n’ont jamais vu leurs parents exercer un travail décent. Comment expliquer qu’on finisse avec l’ajustement et qu’on se retrouve avec un pays qui ne sait pas où aller, quelle direction stratégique prendre ? Sur le plan social, c’est pareil. Ce sont les mêmes déficiences. Et pourtant, nous avons une population travailleuse, une position stratégique à côté du Nigéria dont on ne tire pas profit, une richesse en ressources naturelles et même à l’extérieur une diaspora dynamique et pleine de compétences. Tout ceci n’est pas exploité et mobilisé. Tout est fait dans l’improvisation et l’imposture. Et pour revenir au leadership, on juge un pays par la qualité de son leadership. Quand on vous parle du Rwanda, vous avez l’image d’un pays où le leadership est visionnaire, au service de sa population et respecté sur le plan international. Transposez au Cameroun… Nous projetons l’image d’un pays dans l’immobilisme, d’un pays enfermé dans le culte de la personnalité, d’un pays qui n’est pas géré, qui n’a pas de vision, alors que nous devons faire face à des défis et des prolèmes graves. Au Cameroun, nous avons mis en place un darwinisme inversé où les espèces les plus médiocres éliminent systématiquement les plus compétentes. Voilà le Cameroun et sa génération au pouvoir actuellement.


"Au Cameroun, nous avons mis en place un darwinisme inversé où les espèces les plus médiocres éliminent systématiquement les plus compétentes."



CYEK : Que répondez-vous à ceux qui accusent les institutions de Bretton Woods d’avoir accentué les « souffrances » des camerounais ?

E.N :
Non ! Il faut arrêter avec ce genre d’assertions sans fondements. À mon sens, le Cameroun est un pays souverain qui faites choix et les institutions internationales n’ont qu’un rôle d’accompagnement. Le Cameroun a accepté des réformes que d’autres pays ont eu le courage de refuser. En plus aucune institution internationale n’a demandé au Cameroun de refuser d’investir dans la modernisation du pays, ni d’être l’un des pays ayant la plus piètre performance en matière de gouvernance. Personne n’impose au gouvernement de gaspiller les ressources publiques, de refuser d’investir dans l’éducation, la santé ou l’agriculture. Le Cameroun, à mon sens, a souffert de l’absence de leadership, de l’absence de stratégie de développement et de la mauvaise utilisation des ressources humaines. Et lorsque vous êtes dans une telle situation, on peut vous amener dans tous les sens. Pour corroborer cela, je vous signale que de nombreux pays étaient sous ajustement au même moment que le Cameroun, ils s’en sortent mieux que nous. D’autres ont même choisi de sortir des programmes d’ajustement pour avoir plus d’autonomie. Le Cameroun a eu cette opportunité avec le Point d’achèvement, mais on a continué la navigation à vue. Je suis révolté qu’après onze ans de troubles en Côte d’Ivoire, notre pays n’ait pas réussi à dépasser économiquement ce pays qui n’a pas encore bénéficié de la réduction de la dette dans le cadre du Point d’Achèvement ou que les investisseurs et les organisations internationales souhaitant s’installer en Afrique francophone aillent de préférence au Sénégal parce que nous n’avons pas d’infrastructures modernes. Prenez également le budget 2010, c’est une fiction que seuls les camerounais peuvent fabriquer. La myopie de mes compatriotes m’inquiète parfois. On a prévu d’emprunter environ 450 milliards de fcfa parce que les recettes sont largement inférieures aux dépenses. Ces ressources doivent être utilisées avant la fin de l’année et nous sommes déjà au mois de mai. A la fin de l’année, on dira aux camerounais que le budget a été entièrement exécuté et ils attendront l’année suivante pour voir les réalisations promises…


CYEK : Vous affirmez que l’ère Biya tire à sa fin et que 2011 est capital…

E.N :
Oui À mes yeux, la 2ème république tire à sa fin. Le seul problème est de savoir comment va se passer la transition. Les élections prochaines ne sont pas des élections ordinaires ; et les choix que nous allons faire dans les deux ans à venir vont déterminer le destin du Cameroun pour les prochaines décennies. Cest pourquoi tout le monde doit comprendre l’enjeu des prochaines élections et à un moment dans la vie de tout homme, toute femme, il faut savoir poser des actes courageux, des gestes citoyens forts pour peser sur l’avenir du pays. Et à ce niveau, les leaders de la politique, de la société civile doivent jouer leur rôle : l’éducation des masses. Premièrement, leur montrer qu’on peut avoir un projet de société crédible qui leur donne des raisons de s’engager et qui montre qu’on peut améliorer leurs conditions de vie ; deuxièmement, il faut encourager les gens à s’inscrire sur les listes électorales et en définitive, pour ceux qui sont notamment à l’étranger, peser de tout leur poids sur les bailleurs de fonds et les partenaires au développement de manière à obtenir une transparence sur le processus électoral. Troisièmement, il faut préparer une plateforme de l’opposition avec un candidat unique et un cahier des charges sur la gestion de la transition pour être en position de peser sur les événements en temps opportun.


« Il est urgent que l’opposition camerounaise se mettre
ensemble autour d’un projet commun »



CYEK : Bientôt 2011. Quel est votre point de vue sur les prochaines échéances et la transition ?

E.N :
Dès 2004, j’ai souligné dans l’un de mes articles sur le « Nouveau Contrat Social » que le président Biya ne devrait plus se représenter pour les échéances suivantes car après 28 ans de règne, son régime n’a plus rien à apporter aux Camerounais. Je fais deux principaux reproches au régime actuel : le recul systématique du Cameroun dans tous les domaines et l’institutionnalisation du tribalisme qui constitue un phénomène dangereux en cette période de fin de règne. Sur le premier point, je vous laisse le soin de faire le point sur l’état de nos écoles, de nos hôpitaux, de nos villes, de nos campagnes, la déliquescence de l’Etat et la souffrance quotidienne de millions de familles camerounaises réduites par la misère au rang de sujets, sans perspectives d’emplois pour les jeunes et sans retraite pour les plus âgés. C’est un gouvernement faible vis-à-vis de l’extérieur et d'une férocité extrême en interne qui a bradé le patrimoine national et qui passe son temps à combattre ses propres citoyens. Est-ce acceptable qu’en raison de l’incapacité de ses cadres, le gouvernement actuel veuille nous convaincre moralement que seuls les cadres étrangers peuvent diriger la poste ou Camairco? C’est une réalité que nous ne pouvons accepter car un avenir meilleur est possible. Sur le deuxième point, le régime Biya a détruit la notion de citoyenneté en créant plusieurs catégories de citoyens. Le régime de Biya a procédé à une colonisation ethnocentrique des principaux rouages de l’Etat. Regardez tout simplement la composition du gouvernement et les principaux postes dans les rouages de l’Etat (postes clés à la présidence, au gouvernement, dans les directions d’administration centrale et les sociétés d’Etat, les préfets et sous préfets, les commissaires, les ambassadeurs, etc). Dans une démarche cynique, le président Biya n’a procédé au renouvellement des élites que dans les provinces du Centre et du Sud-sans pour autant améliorer les conditions de vie de nos frères et sœurs dans ces provinces-, en prenant le soin de s’entourer des gens de sa génération dans les autres provinces. En l’absence de mécanismes d’alternance transparents, l’héritage du régime actuel constitue un cocktail explosif pour les générations futures. On ne sait pas si c’est la machine politique du RDPC ou la logique ethnique qui prendront le dessus. Il ne faudrait pas que le moment venu, les Camerounais se refugient sur le fait qu’ils ne voyaient pas la tornade arriver. C’est maintenant qu’il faut prévenir le mal.


CYEK : Parlons Diaspora. Comment entrevoyez-vous son rôle « politique » ?

E.N :
D’abord, il faut commencer par sortir de ce système de regroupements ethniques, régionalistes pour fédérer nos efforts dans une grande organisation de la diaspora qui va contribuer à l’émergence d’une société civile forte, qui va peser politiquement au pays et qui doit aussi continuer à passer le mesage à l’extérieur pour que notre pays ne sombre pas dans la violence comme d’autres avant nous. Et cela passe par la mise en place de mécanismes transparents aux élections. Aux Etats-Unis récemment, Obama faisait face à la « machine Clinton » mais il a réussi à gagner. Pourquoi ? Parce qu’il a su mobiliser à la base et qu’il était organisé. L’opposition camerounaise doit se mettre urgemment ensemble autour d’un projet commun, la diaspora doit s’organiser comme société civile et soutenir les frères et sœurs qui sont sur le terrain. Ceux qui ont soutenu la campagne d’Obama avec de maigres moyens peuvent s’inscrire dans la même logique au Cameroun et apporter leur savoir faire pour une dynamique du changement. La population a aussi son rôle à jouer car le changement est un devoir citoyen pour nous, nos enfants, nos familles et notre pays. Nous devons ensemble construire un pays animé par un sens patriotique élevé et offrant les mêmes opportunités à tous.


CYEK : Vous-même, êtes-vous en rapport avec d’autres personnes de la diaspora en vue de vous organiser ?

E.N :
Oui, j’ai des rencontres informelles avec certaines personnes…Des gens de tous bords pour essayer de nous organiser plus efficacement…

CYEK : …Si vous restez dans l’informel et le discret, pensez-vous que cela aidera celles et ceux qui se battent sur le terrain ?

E.N :
C’est vrai que pour nos compatriotes au pays, ils seraient fortement motivés s’ils savaient que nous sommes organisés à l’extérieur et quelles sont nos actions.Dans un futur proche, nous nous déclarerons publiquement.


"Si le Cameroun ne décolle pas, c’est tout simplement par
non-respect de certaines recommandations sur l’après point d’achèvement."



CYEK : Vous avez travaillé sur le PPTE en ce qui concerne le Cameroun. Il a été déclaré à maintes reprises aux camerounais, qu’à l‘atteinte de ce fameux PPTE, nous décollerions économiquement. Ce n’est pas « encore » le cas. Pourquoi ?

E.N :
Permettez-moi quelques rappels. En décembre 2000, nous avons présenté une vingtaine de dossiers pour le PPTE, dont le Cameroun. J’ai préparé ce dossier. Il s’agissait d’obtenir une réduction partielle de la dette. Malheureusement, le Cameroun n’a atteint ce point – celui permettant de réduire sa dette- qu’en 2005, contrairement à des pays comme le Burkina ou le Mali. Tout ceci parce que le programme était très lourd et qu’en plus il a été observé certaines maladresses dans la gestion du proramme. Néanmoins, le Cameroun a atteint ce point d’achèvement. Si le pays ne décolle pas, c’est tout simplement par non-respect de certaines recommandations sur l’après point d’achèvement. Premièrement, il n’y avait pas de bilan de gesion des vingt (20) dernières années ; pas de bilan de nos relations avec les bailleurs de fonds pour savoir ce qu’on veut faire ; pas d’ambition cohérente et la gestion des finances publiques a continué à être hasardeuse. Au niveau de l’Etat, il était toujours gangréné par la malgouvernance et la corruption et sur toutes les autres politiques qui auraient pu permettre de relance la croissance, rien n’était prévu. En un mot, nous devons mener une réflexion sur le type de société que nous voulons construire, l’organisation de l’économie, les sources de la croissance et mettre en place les hommes, les institutions et les politiques conséquentes ainsi que les mécanismes de contrôle pour évaluer les progrès réalisés.


CYEK : Quelles étaient ces « recommandations » que le Cameroun n’a pas observé ?

E.N :
Personnellement, j’ai fait des notes (reprises dans mon livre : Comment le Cameroun doit réussir la sortie du Point d’achèvement)) au Président de la République. C’était en 2007, à la suite d’une mission du FMI. J’ai recommandé qu’il soit pris à court terme des mesures d’urgence pour améliorer le pouvoir d’achat des camerounais, (malheureusement, cela n’a été fait, on a eu les évènements de Février 2OO8) ; j’ai proposé la mise en place d’une équipe pour faire le bilan de nos vingt ans d’ajustement structurel ceci pour déterminer ce qui a marché et ce qui n’a pas marché ; j’ai également proposé qu’on établisse un seuil à ne pas dépasser au niveau de la dette publique pour ne pas replonger nos enfants dans un ajustement futur. Ensuite, j’ai proposé la mise en place d’une stratégie de relance de dévloppement qui comprenait un fort soutien au secteur privé (PMI-PME), un renforcement du secteur financier pour permettre à nos entreprises d’investir mais aussi de faire de la bourse de Douala, la principale place financière de l’Afrique sub-saharienne. Enfin qu’il fallait une stratégie de développement des infrastructures et des ressources humaines. Malheureusement, cette note est restée lettre morte. L‘autre difficulté à profiter du point d’achèvement est le fonctionnement de notre pays dans son ensemble. C’est l’ensemble de la société qui est au service de l’Etat alors que ce devrait être le contraire. Lorsqu’on fait des recrutements démagogiques dans les secteurs improductifs (Armée et fonction publique), que l’on persiste dans le gaspillage des ressources publiques, il faut augmenter les impôts de manière démesurée. Dans ces conditions, le secteur privé n’a pas les moyens d’investir et de créer des emplois. Ceci nous condamne à compter indéfiniment sur le miracle pour réduire la pauvreté…


Cyrille Ekwalla : Que pensez-vous du document Cameroun Vision 2035 ?

Eugène Nyambal :
C’est une avancée qu’on ait enfin pensé mettre en place une vision pour les deux prochaines décennies. Ma seule crainte est que, je ne crois pas le gouvernement actuel, capable de mettre en place ce programme. Si vous n’avez pas analysé l’environnement international dans lequel évolue le Cameroun, vous n’avez pas pris en compte le tarissement des ressources pétrolières, vous n’avez pas clairement identifié les sources de croissance, ainsi que les politiques, les moyens et les institutions nécessaires pour leur mise en œuvre, vous ne pouvez pas bâtir une vision à long terme. Deuxièmement, cette vision a été établie par le ministère du Plan sans réelle implication des autres secteurs qui n’ont pas intégré la nécessité du changement. En outre, il n’ya aucun plan de développement des ressources humaines et financières pour soutenir la mise en œuvre de la vision. Troisièmement ce plan, cette vision doit être communiquée à la population. Pour lui expliquer ce qu’on veut faire, comment et avec qui et mettre en place des mécanismes d’incitation et de contrôle des objectifs à atteindre.


« Le Cameroun doit y jouer un rôle comme
l’Allemagne le joue en Europe… »



Cyrille Ekwalla : Vous avez aussi écrit sur la Décentralisation…

Eugène Nyambal :
Aujourd’hui, le découpage actuel du Cameroun en dix régions ne répond plus aux défis du Cameroun, ni même à ses besoins. Les pays forts, les pays qui se développent se découpent différemment. Dans un pays où tout se décide à Yaoundé, dans lequel tout le monde, civils et militaires, ne se sent redevable que devant le chef de l’Etat, il n’ ya aucune incitation à rendre service à la population. Moi, pour le Cameroun de demain, je vois un Cameroun avec un nombre de régions restreint et de taille économique critique. Par exemple, trois (3) régions –pôles économiques : Le Grand Nord (Extrême Nord Nord et Adamaoua), le Centre-Est (Centre Sud et Est) et l’Ouest (Nord Ouest, Sud Ouest, Ouest et Littoral). Chaque région tirant atout de ce qu’elle possède ; chacune ayant à sa tête un gouverneur élu, redevable devant les électeurs et le gouvernement central ayant un rôle de coordination et de promotion de la cohésion nationale.

Nous ne pouvons pas continuer comme cela. Le Cameroun doit avoir un rayonnement pus grand, au-delà de la Cemac, qui n’est pas viable à long terme car nous avons un marché de 34 millions alors que les autres entités régionales comptent chacune au moins 200 millions d’habitants. Et c’est en se dotant de régions autonomes sur les plans économique et social qu’on peut y arriver. (…) Je ne dis pas de laisser tomber la Cemac, au contraire. Le Cameroun doit y jouer un rôle comme l’Allemagne le joue en Europe…mais ensuite on doit établir des coopérations plus étroites avec d’autres pôles économiques(…) et prendre des décisions importantes plus tard.


Cyrille Ekwalla : À vous entendre, on a l’impression que vous allez franchir le pas de la politique active ?

Eugène Nyambal :
Je vous l’ai dit que je suis un citoyen engagé et quand j’observe mon pays, je suis interpellé par la souffrance des camerounais.. J’ai également une haute image du Cameroun, je pense qu’on peut construire un grand pays. En ce qui concerne mon implication politique, vous savez c’est F. Mitterand qui disait qu’"il faut laisser le temps au temps", mais je ne saurais vous cacher que l’avenir de mon pays m’interpelle au plus haut point. Je souhaite que les camerounais prennent conscience de la grandeur de notre pays, que nous devons construire ensemble. Surtout pour les plus jeunes, pour qu’ils aient les mêmes opportunités que nous, les aînés, avons eues.

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