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LE BLOG DE CYEK

Doit-on pleurer Pius Njawé ?

6 Août 2010, 09:54am

Publié par Cyrille Ekwalla

Ni déifié! Ni diabolisé! Tout simplement un humain… Plus conscient et plus intrépide que les autres.
Le 12 juillet 2010 aura vu une page de l’histoire de la presse camerounaise, voire une page de l’Histoire du Cameroun, se fermer avec le décès de Pius Njawé sur une autoroute nord-américaine. Cette page a été ouverte en l’an 1979 avec l'avènement d’un journal: Le Messager. Devenu en quelques années seulement, le journal d’opinions et d’analyses de référence au Cameroun. Un journal quotidien, porté et soutenu par les seules mains mais aussi la volonté et l’entêtement -jusqu’à son dernier souffle- de son fondateur-directeur Pius Njawé. Depuis le 12 juillet donc, les messages de condoléances affluent de part et d’autre du Cameroun, de l’Afrique et d’ailleurs. Messages qui témoignent de l’amitié, de l’admiration et du respect que le défunt a suscité tout le long de sa vie personnelle et professionnelle, et qui se justifent –si besoin en était encore– par la place que Pius Njawé occupait dans l’espace public.

«Martyr», «Héros», «Leader», «Visionnaire», etc… les superlatifs n’ont pas manqué pour définir Pius Njawé. Légitimes et probablement justifiés. Soit ! D’où notre interrogation: qui pleure-t-on ? Et doit-on pleurer ?
Le Journaliste ? Disons-le d’emblée ! Pius Njawé n’était pas un Pulitzer en puissance. On a connu des rédacteurs meilleurs que lui. Par contre, il était un exceptionnel «raconteur d’histoires»: il avait l’art et la manière d’humaniser les faits, de rendre l’information accessible. Et c’est ce qui a fait de lui un «bon» journaliste.

Pleure-t-on l’Editorialiste ? Sans aucun doute, l’un des plus grands. Pius Njawé restera, longtemps encore, l’éditorialiste le plus intrépide, le plus iconoclaste, mais aussi le plus déroutant qu’ait connu la presse camerounaise au cours de ces trente dernières années. Une période que l’on pourrait qualifier de «ténébreuse» pour la liberté de presse au Cameroun. La voix de Pius Njawé va certainement manquer.

Est-ce donc le Patron de presse que l’on pleure ? Tous ceux qui l’ont cotôyé professionnellement sont unanimes: Pius Njawé aura été un piètre gestionnaire d’entreprise. On lui accordera, néanmoins, d’avoir pu «manager» une entreprise de presse dans un environnment vicié comme l’est encore le Cameroun en matière de liberté de presse. Faire vivre, ou plutôt survivre, un organe de presse, journal d’opinion de surcroît, contraire à l’opinion gouvernementale, pendant trente ans, relève d’une témérité exemplaire… Faire survivre une rédaction où sont passées les plus grandes signatures; ouvrir ses pages à des chroniqueurs de talent, et même à l’un des plus grands écrivains, Mongo Beti… tout ceci ne peut se faire que si l’on n’est doté de baraka et d’un certain charisme. Toutes choses, devant lesquelles censures administratives, créances gouvernementales impayées, coup-bas de toute nature, arrestations et enfermements multiples… ne peuvent rien. Ce patron de presse mérite sans doute qu’on le pleure.

Doit-on aussi pleurer le pourfendeur des injustices, le combattant pour les libertés… ? Le faire signifierait que l’on n’a pas compris, ni assimilé, ce pourquoi Pius Njawé a sacrifié son existence. Tous les combats de Pius Njawé étaient liés par un fil conducteur: l’éducation.

L’éducation d’une masse de citoyens, sans partisanerie aucune, critiques vis-à-vis de la res publica, de la chose publique. Le décryptage de son combat, à travers ses écrits ou ses déclarations laisse transparaitre un objectif ultime: voir se lever des hommes et des femmes responsables et autonomes, des citoyens capables de se passer, ou plus exactement, capables d’aller au-delà de la figure référentielle et tutélaire qu'était devenu Pius Njawé. Capables de se lever, revendiquer et lutter pour de meilleures conditions de vie, pour leurs droits les plus élémentaires, pour leur liberté. Voilà le sens du combat de Pius Njawé.

Il est à parier qu’il n’aurait sûrement pas voulu être «institutionnalisé» ou «canonisé» comme certains veulent le faire… Ni être «diabolisé» - même si cela fut le cas durant toute sa vie - par ses détracteurs. Il aura juste été plus alerte que d’autres sur les dérives du pouvoir, plus conscient de la place du peuple dans la république et plus courageux quant au rôle de la presse dans le processus de démocratisation du Cameroun.

C’est la raison pour laquelle, nous le disons haut et fort «On ne peut pleurer Pius Njawé, on le célèbre, on le continue !».

- Aux journalistes, de continuer à traquer la vérité et dire les faits !
- Aux chroniqueurs d’opinion, de continuer à être des franc-tireurs, à défier le système en dénonçant les dérives inhérentes à tout pouvoir hégémonique et absolu !
- À la société civile, d’éclairer, de guider, d’accompagner les citoyens sur le terrain !
- Aux citoyens, de continuer à lutter pour leurs droits, tous leurs droits. Pour leur liberté !

Pius Njawé a laissé un Message ! Aux camerounais d’en être les Messagers !

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