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LE BLOG DE CYEK

Daniel Abwa* : Droit de réponse au sujet des guerres d’indépendance au Cameroun

4 Août 2010, 09:27am

Publié par Le Jour

Le 27 juillet dernier, dans cet espace, je vous proposais en lecture un texte d'opinion du Dr. Abel Eyinga sur les guerres d'indépendance au Cameroun, pardans le quotidien camerounais Le Jour. Voici la réponse de l'Historien Daniel Abwa qui était alors indexé dans ledit texte.

  

Monsieur,
Dans votre livraison du mardi 27 juillet dernier, vous avez publié une longue intervention du Dr. Abel Eyinga intitulée «NON, professeur Abwa ! Les compatriotes camerounais n’ont pas posé le problème de notre indépendance les armes à la main».

Je vous saurai gré de bien vouloir m’autoriser à user de mon droit de réponse  en publiant, dans votre toute prochaine édition, mon adresse à l’intervention du Dr. Abel Eyinga avec le titre suivant : « Non, Dr. Abel Eyinga ! Vous vous trompez et vous trompez les Camerounais car les compatriotes camerounais ont bel et bien posé le problème de notre indépendance, les armes à la main ».
L’éducation que mes parents m’ont donnée m’a toujours interdit de me quereller avec un aîné et je souhaite que vous considériez le présent droit de réponse, non comme une outrecuidance à l’endroit d’un aîné que vous êtes, mais comme un devoir de vérité historique qui incombe au professeur d’histoire que je suis.
Je n’ai jamais aimé la polémique en Histoire car c’est une discipline qui autorise des interprétations multiples dans l’explication du fait historique. Toutefois, comme pour les historiens le fait historique en lui-même est sacré, je me vois dans l’obligation de vous dire, cher aîné, avec humilité mais avec fermeté que vous vous trompez lourdement car, le Cameroun, en Afrique noire française, comme l’Algérie, en Afrique blanche française, est le seul pays où l’indépendance et la réunification ont été revendiquées par les nationalistes les armes à la main même si les Français ont choisi de l’accorder à ceux qui n’ont pas pris les armes contre eux.

Vous confessez vous-même de n’avoir pas suivi « la conférence-débat organisée le vendredi  4 juin à la télévision (CRTV » et je parie que vous n’avez pas encore lu mon dernier ouvrage publié en avril 2010 à Yaoundé, aux éditions CLE (412 pages) intitulé Cameroun, histoire d’un nationalisme, 1884-1961. Si vous l’aviez déjà lu, vous sauriez que ce que j’ai dit à cette conférence-débat, je l’ai aussi écrit et ma démonstration y est suffisamment développée.

Si l’on peut convenir avec vous que jusqu’aux émeutes de mai 1955 provoquées par Roland Pré, les patriotes camerounais de l’UPC n’avaient pas encore songé à la violence comme moyen d’action pour la revendication de l’indépendance et la réunification de notre pays (Et ça je le sais, je l’ai écrit et je l’enseigne à mes étudiants), il n’en est plus de même à partir de 1956 jusqu’à la mort de Ernest Ouandié en 1971. OUI, cher aîné, il faut « laisser entendre que les patriotes de ce pays ont déclenché une guerre pour poser le problème de notre indépendance ». Penser le contraire est faux. D’ailleurs, je consacre au chapitre 11 de mon livre, près d’une centaine de pages pour répondre à la question « y a-t-il guerre d’indépendance au Cameroun sous tutelle française ? ». J’y réponds par l’affirmative en démontrant à suffisance qu’il y a eu non seulement une première guerre d’indépendance (1956-1960), mais qu’une seconde commence au jour même de la proclamation de l’indépendance et elle dure dix ans (cette deuxième guerre sera traitée dans mon prochain livre déjà en chantier).

En attendant que vous ayez effectivement lu ce livre, je vous donne ci-après quelques faits qui me permettent d’être aussi catégorique.
- La « rencontre nationale » convoquée par Um Nyobè les 2 et 3 décembre 1956 à Makaï et connue en histoire comme la « conférence de Makaï » à laquelle participent des nationalistes de l’UPC venus de Douala, Edéa, Eséka, Babimbi, Yabassi, Yaoundé, Bafang, Saa, adopte un programme en 6 points et se prononce clairement pour la violence dans la revendication de l’indépendance du Cameroun. Cette conférence recommande la création d’une armée de libération nationale qui prend la dénomination de CNO (comité national d’organisation). Le CNO a été une structure paramilitaire coordonnée au sommet par un Secrétariat Administratif/Bureau de Liaison (SA/BL) et ayant des unités militaires organisées en brigades, bataillons, régiments et compagnies. La violence orchestrée par les combattants intrépides du CNO a été si puissante que l’administration coloniale française s’est vue obligée de réclamer des renforts militaires de l’AEF, de faire de la Sanaga Maritime une zone de pacification (ZOPAC), de tenter une négociation avec Um Nyobè par Mgr. Thomas Mongo interposé et surtout d’utiliser des armes lourdes de guerre contre les patriotes camerounais. Cette phase CNO de la guerre de libération nationale a commencé par la mort tragique de deux valeureux camerounais, Dr. Charles Delangue et Samuel Mpouma et a connu de nombreuses tueries de la part de l’armée française car, d’après les sources françaises elles-mêmes, près 1541 personnes furent tuées en Sanaga Maritime bien avant l’assassinat de Ruben Um Nyobè.
- Du 30 novembre au 3 décembre 1956 se tient également à Kumba, au Cameroun britannique, le deuxième congrès de la Jeunesse démocratique Camerounaise (JDC) avec 88 délégués représentant 115 comités de base de l’UPC. A l’issue de ce congrès les participants optent pour la violence afin de libérer leur pays du joug français. A cet effet, Singap Martin est choisi pour organiser le pays bamiléké en s’inspirant comme le CNO du programme de 1956 en 6 points. Le 10 octobre 1957, le Sinistre de la Défense Nationale Kamerounaise (SDNK) voit le jour à l’issue d’une réunion constitutive tenue dans le maquis de Nka sur convocation de Singap Martin. Il s’agit également, comme le CNO, d’une structure paramilitaire comprenant une structure politique confiée au bureau politique de l’UPC et d’une structure militaire dirigée par un état- major. Si les actes posés par les combattants du SDNK sont assez complexes à analyser compte tenu des dissensions qui voient le jour entre ses dirigeants, il n’en reste pas moins que l’option à la violence de ce mouvement est évidente.
- Face au désordre crée par le Sinistre en pays bamiléké, Singap Martin est rappelé à Accra par le Bureau du Comité Directeur de l’UPC qui décide de dissoudre le Sinistre et le remplacer par une structure nouvelle, l’Armée de Libération Nationale du Kamerun (ALNK). Singap Martin convoque à cet effet, près de Nkongsamba, dans le Moungo, une importante réunion le 31 mai 1959 rassemblant la plupart des chefs militaires de l’ancien Sinistre et leur annonce la naissance de la nouvelle branche militaire et l’impératif de l’unité des troupes sous son commandement  L’option de cette structure à l’utilisation de la violence pour libérer le Cameroun du joug français ne laisse pas de place à aucun doute. D’ailleurs, cette nouvelle structure armée a pour devise « vaincre ou mourir » et elle se dote d’un code de conduite intitulé « les lois » comprenant 13 articles dont l’article 1er résume clairement le caractère de lutte de libération nationale par les armes. On y lit ce qui suit : « Tout combattant pendant son engagement doit prêter serment devant son chef de bataillon ou devant un groupe de combattants, en répétant ces mots : je jure de lutter jusqu’à ce que l’UPC, l’UDEFEC, la JDC et l’ALNK soient reconnus dans l’ensemble du pays et même par les valets de nos ennemis d’aujourd’hui comme les mouvements  libérateurs du Kamerun. Je jure de lutter jusqu’à ma dernière goutte de sang pour la Libération de ma grosse patrie le Kamerun ».
Cher aîné, comme vous pouvez le constater, les patriotes camerounais, membres de l’UPC, combattants du CNO, du SDNK et de l’ALNK ont bel et bien pris les armes pour « poser le problème de notre indépendance ». Il est bon que les Camerounais le sachent et s’enorgueillissent. Dire le contraire, c’est faire le jeu des Français qui, de tout temps, pour se dédouaner des massacres perpétrés au Cameroun, ont toujours affirmé qu’il n’y a pas eu de guerre d’indépendance dans ce pays comme ils l’ont dit pour l’Algérie, comme ils l’ont dit pour l’Indochine avant de l’accepter devant la pertinence et la persistance des faits établis. C’est à l’établissement de ces faits que je m’investis comme historien camerounais. N’en déplaise aux contempteurs.

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