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LE BLOG DE CYEK

Dakar : le festival du César nègre

16 Décembre 2010, 10:21am

Publié par Cyrille Ekwalla via Souleymane Jules Diop

WadeCyrcom.jpgC’est une énorme prouesse que de réunir les Noirs du monde entier pour papoter sur leur apport à la civilisation, parler de Renaissance africaine, sans évoquer un homme qui a consacré toute sa vie à cette cause, je veux parler de Cheikh Anta Diop. Ce à quoi se refuse Abdoulaye Wade jusqu’à l’obstination. Les grands intellectuels qui se sont laissé embarquer dans ce folklore grandiloquent qu’on appelle Fesman vont trouver cette chose étrange. Mais, je l’imagine bien, l’illustre savant de Cëytu aussi. Seul dans sa tombe, il doit se sentir embarrassé par son contemporain. Car personne ne connaît les raisons de ce mépris. Toute sa vie durant, au carrefour de l’histoire, l’anthropologie, la physique et la chimie, Cheikh Anta Diop s’est battu contre les préjugés racistes développés par l’historiographie coloniale. Sa pluridisciplinarité, il ne la proclamait pas, il la mettait au service du continent africain. Il est le premier homme noir à expliquer de la manière la plus évidente possible que non seulement l’Afrique est le berceau de l’humanité, mais que l’Egypte ancienne, présentée comme le modèle de civilisation le plus achevé de l’histoire de l’humanité, était nègre ou l’avait été. Cet homme de science émérite a surtout jeté les bases scientifiques de l’unité africaine, en démontrant par la linguistique et les pratiques culturelles, la parenté historique entre le sénégalais et son frère qui vit à l’autre front oriental du continent, en Ethiopie. Dès 1947, il s’est engagé dans le combat pour la création d’un Etat fédéral africain, à travers le concept de « renaissance africaine ». Son ouvrage L'unité culturelle de l'Afrique noire a été publié en 1959, un an avant la soutenance de sa thèse, au moment où la plupart des Etats africains accédaient à la souveraineté internationale. Rentré à Dakar la même année, il a mis en place le premier laboratoire africain de datation des fossiles archéologiques au radiocarbone. Abdoulaye Wade, on l’oublie assez souvent, a été son camarade d’université à la Sorbonne, mais aussi son camarade de parti, au milieu des années 60. Son silence s’en trouve non seulement injustifié, mais troublant. Quand Abdou Diouf a baptisé l’université et l’avenue adjacente du nom de cet illustre africain, Abdoulaye Wade avait jugé que c’était « trop ».
Senghor, qu’il cite abondamment à côté de Nkrumah sans jamais rien comprendre de son « consciencisme », restera pour moi le plus grand traître à la cause Noire. J’ai revu cette semaine une video de l’Ina dans laquelle, interrogé par la télévision française sur les relations entre la France et ses anciennes colonies, le poète explique tranquillement au journaliste que « c’est vous les blancs qui nous avez appris la logique ». C’est le même qui a doctement enseigné à ses pauvres camarades africains que « l’émotion est Nègre, la raison Hélène », reprenant les thèses racistes et européocentristes de Lucien Levy Brühl.  Le président Senghor avait tout fait pour écarter Cheikh Anta Diop des universités, pour la raison que voici : l’historien aurait eu la mention "Assez-bien", ce qui était insuffisant aux yeux du poète-président, pour enseigner dans les universités. Alors que tous les hommes honnêtes savaient que s’il n’a pas obtenu la mention "Honorable", malgré l’importance de ses recherches et les conclusions importantes auxquelles il était parvenu, c’est parce que ses thèses dérangeaient toutes les idées préconçues de son époque sur l’Afrique. Cheikh Anta Diop n’a obtenu le titre de professeur que 21 ans après avoir défendu sa thèse de doctorat. Mais Senghor n’était pas dévoré par cet instinct de jalousie grégaire qui habite Abdoulaye Wade. Lors du premier Festival mondial des Arts Nègres de 1966, devant d’éminents intellectuels venus du monde entier, Cheikh Anta a été sacré « auteur africain qui a exercé le plus d'influence sur le 20ème siècle ». Ce n’était pas une consécration, c’était une simple constatation. Malgré son isolement politique et intellectuel, l’auteur de Nations nègres et culture était déjà enseigné dans les plus grandes universités du monde et ses thèses défendues par les plus grands intellectuels du monde. D’éminents chercheurs comme Theophile Obenga, Pathé Diagne et Djibril Samb lui ont consacré des écrits. Je pense surtout à l’un des les plus récents, mais qui nous révèle à quel point la démarche d’Abdoulaye Wade est frappée de méchanceté et de malhonnêteté, c’est le livre de Doué Gnonsoa, "Cheikh Anta Diop, Théophile Obenga : Combat pour la Re-naissance africaine", paru en 2003. J’aurais pu citer l’ouvrage de Jean-Marc Ela "Cheikh Anta Diop ou l'Honneur de penser", paru en 1989. Laisser un trou béant sur l’œuvre de cet homme pour le vouer à l’oubli est un crime.
Cheikh Anta Diop nous a permis de savoir que sur cette terre appelée Afrique, l’homme s’est mis debout pour la première fois et a érigé l’une des plus brillantes civilisations de l’histoire de l’humanité. Mais il nous a surtout permis de comprendre le procédé par lequel nous avons perdu cette supériorité technique et intellectuelle, à partir de la fin du 15ème siècle. Mon ancêtre noir qui embarquait dans les cales des Négriers était occupé à une seule chose, sa libération. Mais il n’avait pas une idée précise des forces qui étaient en jeu. Cheikh Anta Diop nous a permis d’en comprendre le mécanisme. Le capitalisme naissant, poussé par le besoin de débouchés, a brisé son isolement régional, pour asseoir les bases d’un trafic humain et marchand universel, que nous appelons aujourd’hui mondialisation. Or, la pire des aliénations mentales, c’est que les pays dits « développés » continuent de donner à nos pays dits « sous-développés » l’image de leur développement futur. C’est ce qui nous fait toujours penser notre développement en termes de progrès technique, dans le domaine des sciences, des arts et de la culture. Or, j’ai toujours soutenu que le plus grand des progrès que les sociétés humaines aient accompli est immatériel. C’est l’ensemble des valeurs de démocratie, de justice sociale sur lesquelles doit se fonder tout progrès matériel. Tous ceux qui se sont battus, depuis l’institution de l’esclavage jusqu’aux combats contre la ségrégation raciale en Amérique du Nord et en Afrique du Sud l’ont fait au nom de valeurs qui n’ont rien de matériel. Ce sont des valeurs morales de justice et d’égalité. En réalité, toutes les civilisations sont mortelles et celle européenne n’en fera pas exception. Elle est déjà à l’agonie.
La question qui doit nous occuper n’est donc pas de savoir si nous avons eu une vie antérieure meilleure et dans quelles conditions nous sommes morts en tant que civilisation, mais dans quel monde nous renaissons et de quels moyens nous disposons pour le rendre plus humain. A y voir de près, les conditions de notre asservissement sont toujours là. La mondialisation, nouvelle appellation de la bourgeoisie internationale, a cassé les barrières des nations et livré les plus faibles aux plus forts de ce monde. Abdoulaye Wade sert à la fois les mêmes intérêts et la même idéologie. Il construit des routes pour offrir des débouchés au capitalisme sauvage, vend les terres de nos ancêtres aux plus fortunés, transforme nos cultivateurs en ouvriers agricoles, offre aux riches ce qu’il prend aux pauvres. La renaissance africaine qu’il défend est celle d’une poignée de célébrités noires avec lesquelles il aime fricoter et pour lesquelles il est prêt à dépenser sans compter. Tous les soirs, des hommes transportés, logés et nourris aux frais du contribuable s’entichent dans les suites, se retrouvent dans les soirées mondaines et les dîners de gala, pendant qu’à l’autre bout de la presqu’île du Cap-Vert, des millions d’individus croupissent dans la misère.
Il y a sur ce point, deux enseignements qu’il nous faut tirer de Cheikh Anta Diop et de Nelson Mandela, un autre illustre africain qu’Abdoulaye Wade ne cite jamais, deux notions qui se côtoient mais ne s’excluent pas, l’africanité et l’universalité. Nous tous qui sommes des hommes noirs, en Afrique et ailleurs, sommes confrontés aux mêmes logiques dominatrices qui empêchent notre épanouissement. C’est donc par la conscience que nous devons être solidaires de ce même combat que nous vaincrons. Sur ce point, je ne fais que reprendre à mon compte, une belle analyse de Trotsky. A une échelle plus petite, c’est que nous voulons expérimenter, en organisant le 18 décembre prochain, des manifestations synchronisées dans toutes les grandes capitales du monde. Si nous devons renaître, nous ne le serons pas en tant que sujets du roi Abdoulaye Wade.

(c) Seneweb par Souleymane Jules Diop (Journaliste - Chroniqueur sénégalais)

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Atango 18/12/2010 10:32


Sublimissime !