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LE BLOG DE CYEK

Cameroun : Le coup médiatique et l'Histoire

13 Décembre 2010, 06:56am

Publié par Cyrille Ekwalla via Alain Blaise Batongue

La jubilation de la cellule de Communication du cabinet civil de la présidence de la République du Cameroun peut être compréhensible ; elle qui, à peine la journée du vendredi 10 décembre achevée, indiquait dans un communiqué de presse que cette date «restera gravée dans les annales de l’histoire politique du Cameroun comme celle ayant consacré le tout premier tête-à-tête entre le Président de la République, (…)

Paul Biya et l’opposant Ni John Fru Ndi, leader du Social Democratic Front, parti politique créé en mai 1990 à Bamenda.» Il n’en fallait pas plus pour que les plus optimistes indiquent l’amorce ou la confirmation d’une «démocratie apaisée», ou «conviviale» ; pendant que les éternels sceptiques criaient au complot, à la matérialisation enfin officielle d’un long murmure qui parcourt la scène politique depuis des années, sur des relations souterraines entre les patrons des deux formations politiques.

Mais pourquoi tant de bruits ? Simplement parce que, dans notre pays qui a cultivé depuis un quart de siècle, notamment après l’épisode douloureux du coup d’Etat manqué d’avril 1984, le messianisme politique, la divination politique (chaque initiative du président de la République étant pratiquement inspirée par Dieu le père et in susceptible de critique), on a fini par oublier que l’un des éléments d’une démocratie normale –ni apaisée, ni conviviale, mais normale-, c’est la capacité du chef de l’Etat, premier responsable du fonctionnement des institutions de la République, à échanger avec les leaders des principaux partis de l’opposition et des grosses pointures de l’économie camerounaise et de la société, en vue de prendre une température directe de la situation du pays et créer des passerelles consensuelles sur les sujets les plus importants.

La rencontre Paul Biya-John Fru Ndi a naturellement quelques chose d’historique, elle qui a été souhaitée, exigée, demandée, proposée depuis plus de 20 ans et la création du Sdf, principale formation politique de l’opposition camerounaise. On peut aujourd’hui s’interroger sur ce que représente ce parti avec les derniers soubresauts qui animent son climat interne plus que délétère ; on peut même moquer un Chairman passablement autoritaire qui perd chaque jour qui passe un nouveau lieutenant : mais on ne peut pas perdre de vue que cette formation politique et son leader ont gagné, de fait, l’élection présidentielle d’octobre 1992. Et que, passées les jongleries juridico-politiques des instances chargées de la proclamation des élections, il convenait, pour le gagnant, d’instaurer les bases d’un dialogue direct, qui aurait probablement fait l’économie de décisions politiques pour le moins controversées ces dernières années.

Il faut donc prendre acte et encourager l’initiative de cette rencontre, qui aura permis à Paul Biya, enfin, de mettre en avant son statut de président de la République, représentant institutionnel de l’Etat, au dessus de sa position forcément partisane de président du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (Rdpc), pour prendre l’avis des autres leaders, de les rencontrer. C’est finalement un message d’humilité et de tolérance qu’il devra rapidement communiquer à ses principaux lieutenants dont le discours politique vis-à-vis de cette autre formation a souvent été caractérisé par le mépris, l’outrance verbale ou la diabolisation. Car l'ambiance d'une réception apaisée et détendue à Bamenda vendredi dernier, sauf à être trompeuse, démontre à suffisance qu'opposition et majorité au pouvoir peuvent en toute sérénité débattre des problèmes du pays. Fermement si nécessaire, mais en toute courtoisie. Parce qu'en réalité, il n'existe pas une République «de gens qui savent tout» d'un côté, et de l'autre, celle des «cancres qui ne savent jamais rien».

Les suites attendues de ce qu’il convient d’appeler la rencontre historique de Bamenda seront observées dans les prochains jours à l’aune de trois considérations symboliques suivantes, et non au seul remaniement ministériels que beaucoup annoncent déjà, avec pour conséquence prévisible l’entrée du Sdf dans un gouvernement d’ouverture. On peut d’abord considérer que le récent face à face Alassane Ouattara-Laurent Gbagbo, peu avant le second tour de l’élection ivoirienne du 28 novembre dernier, a levé les derniers verrous des caciques et extrémistes du Rdpc. A ce moment, il faudrait aller au-delà de ce qu’ont vu les médias et les populations, les dissensions au lendemain de la proclamation des résultats en Côte d’Ivoire ayant indiqué que, manifestement, aucun des candidats n’était prêt à assumer les propos pourtant tenus devant tout le monde.
Il faudrait ensuite s’assurer que la rencontre ne s’est pas limitée à un «coup médiatique» d’un président de la République rattrapé par plusieurs «affaires» ces dernières semaines et soucieux de distraire ses concitoyens pendant quelques jours. Les prochains échanges, attendus, devraient donc permettre de ne pas limiter la rencontre Paul Biya-Fru Ndi à un échange avec un notable, parmi tant d’autres de la région du Nord Ouest où le chef de l’Etat était de passage, dans le cadre d’une tradition expérimentée dans d’autres régions.

Enfin, il faudra redécouvrir notre histoire politique, et se souvenir de ce que Paul Biya avait lui-même dit de son prédécesseur, au lendemain des événements douloureux de août 1983 et avril 1984 : à savoir qu’aucun individu, aucune personnalité, quelle que soit l’empreinte qu’il a posée dans l’édification de la nation, ne peut à lui tout seul mettre la vie de la nation en péril. Dans un environnement où la démocratie n’est pas une école de l’amour, mais simplement de la tolérance, du respect des avis des autres pour faire avancer le pays, la rencontre de Bamenda pourrait déboucher sur la capacité pour le chef de l’Etat à dépoussiérer les propositions de la Commission Joseph Owona qui, en 1995, au lendemain de la Tripartite de 1991, avait suggéré l’institutionnalisation du statut de l’opposition et de son chef. Parce que l’avenir est imprévisible, et l’histoire impitoyable. Même celle que raconteront les laudateurs et thuriféraires d’aujourd’hui.

Auteur : Alain Blaise Batongue                                                                                                                            Alain-Blaise-Batongue   

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