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LE BLOG DE CYEK

Au nom de Douala !

22 Septembre 2010, 08:48am

Publié par Lionel Manga (Écrivain, auteur de L’Ivresse du papillon-

MUKANDA.jpgLa vilenie vert-rouge-jaune va encore faire des siennes dans les jours qui viennent entre mangrove et macadam. Sur le mode monumental qui plus est. Très ostensiblement donc. Y’aura pas moyen que cette énième performance négative des tenants du Fiasco passe inaperçue et il y a de fortes chances que même les hirondelles batifolant dans le ciel de Douala en conçoivent de l’amertume. Jusqu’où ira la dictature de la laideur au Cameroun ? Comment survivre encore plus longtemps à l’absence si cruelle et si violente de beauté dans notre pays ? Je vois déjà et d’ici les mines goguenardes que vont afficher les étrangers et les nationaux empruntant la pénétrante ouest de Douala et se trouvant nez à nez, pour ainsi dire, avec la Chose qui se dressera sous peu à Sodiko, érigée par la Cud au titre du cinquantenaire des Indépendances. Moyennant la complicité involontaire de ceux et de celles qui vont donner leur avis via un « numéro vert » comme les y convie une campagne d’information, ayant choisi une parmi les trois propositions retenues par un comité ad hoc dans le cadre de cette initiative pour mémoire. Celle qui aura recueilli le plus de faveur l’emportera. Et l‘Histoire conservera que ce fut un choix citoyen. Le cabinet du Toubib y a en effet mis un feston de dentelle démagogique avec ce « parce que c’est votre ville » au rayon argumentaire et participatif. C’est bel et bien au nom de Douala que l’esprit citoyen doit pourtant s’insurger par avance contre l’agression optique à-venir. Parce que ce so called monument lui fera injustement injure, autant qu’il consacrera sommairement au voisinage nord de la latitude zéro, le triomphe cinglant de l’inanité absolue et de l’hérésie esthétique. Et il convient de franchement s’interroger : où est passé le sens si élevé du sublime et de l’intensité plastique, propres à la civilisation africaine d’antan ?
Signes
Même si les éléphants pressentent leur mort imminente, les animaux n’ont pas d’histoire et n’ont que faire du temps. Tandis que l’homme, lui, ne jure que par le temps, quitte à le tuer parfois. Le temps qui passe et ne revient plus, comme dit la chanson trempée de mélancolie. En son essence, le temps est identique à lui-même depuis toujours. Une succession plus ou moins morne de jours et de nuits s’enchaînant selon un ordre rigoureux, sous l’égide de l’usure, de l’irréversibilité, et la physique de la complexité dit, de l’entropie. Le temps nous traverse en tant qu’individus, communauté ou nation. Laissé à lui-même et à son déploiement tous azimuts, sans « signes » qui le ponctuent, y introduisant derechef de la discontinuité, une scansion et une histoire, le temps nous absorberait inexorablement dans son immuable transit. Les signes ont alors et foncièrement pour vocation de « séquestrer » le temps, en quelque sorte, de le « contenir » artificiellement dans un emboitement de durées qui constituent l’une dans l’autre le calendrier : ils « marquent » son cours aveugle comme les cailloux blancs du Petit Poucet de la fable qui voulait retrouver sa route. Sur les parois de grottes préhistoriques ici et là sur Terre, des peintures rupestres qui nous sont parvenues témoignent ainsi d’instants créatifs vieux de plusieurs milliers d’années, devant lesquels l’émotion est pétrifiée. Partant donc de l’intuition partagée que le temps est fondamentalement lisse, il n’est pas excessif de considérer que les signes y introduisent des « aspérités » donnant aux hommes une prise sur lui. Les signes nous permettent de nous situer dans cette immensité sans bords que le temps en soi est. Le mausolée du Taj Mahal en Inde, les Pyramides en Égypte, ou le Bouddha géant de Bamyan en Afghanistan, détruit par la stupidité inqualifiable des talibans, ce sont là, entre autres of course, des signes monumentaux faisant foi à travers les siècles et les millénaires de l’Histoire respectivement d’amour, de puissance et de spiritualité. Autrement dit, les signes sont clairement des indices matériels ou immatériels édifiants sur les cultures et les époques : ils portent formellement témoignage à la postérité de ce qui fut et de ceux/celles qui furent. Sous le sceau grave de la sincérité. Marquer le temps, y pratiquer comme des scarifications lourdes de sens, le fixant sans l’altérer en rien, ni l’interrompre, n’est donc pas un acte juste trivial, une badinerie quelconque, une banalité administrative. Une assignation de cette teneur n’a absolument rien à voir avec maculer d’une croix rouge sang des constructions non autorisées dans le domaine public et qui sont donc de facto vouées à démolition. Ni non plus avec laisser des empreintes creuses de pas dans le sable blond d’une plage, ces traces fugaces que la première vague supprimera inéluctablement. Les signes sincères résistent à l’effacement, eux.
PK 50
Sincérité ? C’est probablement ce qui manque le plus au jubilé des Indépendances. N’en déplaise aux organisateurs de cette kermesse sans joie, le PK 50 a un goût amer au sud du Sahara et le Cameroun n’y échappe pas. Les myriades urbaines éreintées par la précarité ne montrent aucun engouement. Le contraire eut été fort étonnant. Dans la balance de l‘évaluation globale, les motifs d’ire, de sainte colère, pèsent définitivement plus que les raisons de se réjouir. Du coup, l’establishment du Fiasco se retrouve avec cette borne brûlante sur les bras, un peu seul, sans le peuple d’en bas qui ne suit pas, et ses stratèges se creusent les méninges afin de la lui refiler en douce. Pour avoir conduit cette année un atelier de poésie sur le thème du PK 50 dans une batterie de lycées, collèges et instituts ancrés à Douala, je sais que les adolescents ne sont pas dupes : « On commémore même quoi ? » se demandaient-ils tous en chœur. Confier subrepticement la résidence finale d’écriture à un tiers comme l’a perfidement fait la clique « politiquement correcte » et frileuse de Coca-Cola n’y aura vraiment rien changé dans le fond, sinon montré que ces têtes à claques n’avaient aucun respect pour le travail accompli par un écrivain, ni pour ces adolescents, et encore moins sûrement pour la connivence joyeuse établie entre eux dans toutes les salles( ?) de classes où cette « excursion » lui aura permis de passer en moyenne deux heures et demie chaque fois. Si cette connivence ne les a même pas carrément et très probablement décontenancés, voire effrayés.
Les adultes ont plutôt l’habitude au Cameroun de prendre les 15-20 ans de haut, avec une incroyable morgue. Entretenir un dialogue horizontal et serein avec cette tranche de population est manifestement au-dessus de leurs aptitudes. Sauf évidemment quand il s’agit pour les hommes de s’encanailler avec des nymphettes précocement délurées. Par contre, là, sur le terrain du stupre en roue libre, ces messieurs sont parfaitement à l’aise et se font enjôleurs, savent se faire tout sucre et tout miel : ils descendent vite du piédestal de leur condescendance sans que personne ne le leur demande. Le vent aigre de la duplicité souffle sur ce jubilé grinçant. Et il n’est pas une initiative officielle qui n’en sera entachée d’emblée. Commémoration par le haut, vide, sans contenu. Fuite en avant encore et toujours. Au lieu de sagement nous arrêter et laver enfin le linge sale qui se trouve dans le panier depuis les premières heures du 1er janvier 1960 et avant. Jusque quand la dissimulation va continuer de maltraiter la vérité historique sans vergogne, au détriment persistant du futur ? Quand un système politique appliqué minutieusement à l’amnésie pendant cinquante ans, s’appliquant assidûment à brouiller toutes les pistes, prétend subitement faire œuvre de mémoire, veut jouer cette carte, on peut s’attendre à des distorsions aussi tragiques que cocasses et éclairantes sur sa nature profonde. Un peu comme les faux pas que ferait un enfant apprenant à se tenir debout et à marcher, la candeur en moins.
Indocilités
S’il est bien une ville qui a partie liée sous toutes les coutures avec l’Indépendance du Cameroun, ses affres et ses espoirs, c’est Douala. C’est au bord du Wouri, bastion des indocilités vert-rouge-jaune, que tout a en effet toujours commencé. Du scabreux hold-up foncier des Allemands qui y lancent le phénomène urbain à l’ouverture du siècle dernier, jusqu’aux émeutes sanglantes des derniers jours de Mai 1955 inaugurant une saison d’enfer jusqu’en 1972 et encore au-delà. Février 2008. Entre dépossession, fronde, répression, résistance, rage. Mots-clés configurant l’identité transhistorique de Douala, d’une ville dorénavant et irréversiblement cosmopolite, et ce au grand dépit des autochtones qui auront vu se réduire inexorablement au fil des décennies, comme une peau de chagrin, leur souveraineté vernaculaire et leur emprise territoriale. Implacable dilution dans une réalité ordonnée par la raison historique et économique. Douala est un creuset et le foyer de notre modernité. Il n’est alors pas inutile, à cet égard, d’avoir constamment présent à l’esprit une donnée démographique cruciale, quelque peu préoccupante : 50% de sa population aurait moins de quatorze ans. Est-ce que cette importance numérique de la jeunesse est prise en compte dans la politique urbaine conduite ? Si c’était le cas, çà se saurait et çà se verrait sans recourir à des lunettes grossissantes. En quoi est-ce que Douala est leur ville, autrement que par la force des choses, hormis le fait contingent qu’ils y habitent chez pères et mères? En quoi Douala est la ville de tous ceux et de toutes celles qui ne sont pas dignement logés, soit la majorité des habitants, parce que les loyers sont infernaux, en vertu de la loi de l’offre et de la demande ? En quoi Douala serait la ville des débrouillards qui ont « le sang à l’œil » de l’aube au crépuscule?
Une décision étourdissante du préfet ayant récemment interdit l’accès de Bonanjo aux motos-taxis, prive ce faisant moult usagers d’un moyen de locomotion commode, et elle complique pas mal leur mobilité. Beaucoup sont dorénavant obligés de se farcir cinq cent mètres à pied au bas mot pour aller emprunter une moto à l’école Notre-Dame, alors que parfois le soleil fait du zèle au zénith. Du coup, Bonanjo, c’est littéralement, selon les uns et les autres, « un autre monde », c’est tout bonnement Ailleurs désormais, plaques de signalisation à l’appui. Une scission autoritaire, sans appel ni aménagements, qui en dit long sur le « votre ville » démagogique de cette CUD dont les gros bras de Metropolis, la cellule de lutte contre le « désordre urbain », empoisonnent gravement le quotidien des gagne-petit du Fiasco, interdiction leur étant faite de « squatter » même temporairement le domaine public. À l’instar des vendeuses à la sauvette de communications téléphoniques, contraintes par le qui-vive de renoncer au parasol et à la tablette. Avachies sur leurs tabourets plantés en bordure de chaussée, elles ressemblent à des pêcheurs à la ligne assis au bord d’une rivière poissonneuse. Alors que les automobilistes confisquent en toute impunité les trottoirs dédiés théoriquement aux piétons dans tout le polygone urbain et particulièrement à Bonanjo ? Notre ville ? Le doux leurre de pronom possessif que voilà ! Douala est surtout une ville à deux vitesses et davantage, pardi, objectivement plus propice à certains qu’à d’autres, dans les faits ! Et Dieu seul sait si ceux-ci sont têtus…
Ville cruelle
Les nantis ne vivent pas la même ville que les démunis, car ne la pratiquant pas de la même manière, selon un étalon commun. Aller de Bonanjo à Bonabéri debout dans un bus aussi bondé que poussif n’a rien à voir avec accomplir ce trajet en berline climatisée. La ville du piéton n’est qualitativement pas celle de l’automobiliste. Celle des femmes n’est pas celle des hommes. Sous quasiment tous les aspects, les disparités sont telles que la « ville cruelle » de Mongo Beti est encore présente, avec juste les colons « white » en moins. Il y a un Nord et un Sud qui ne sont point géographiques : entre la promiscuité étouffante de New-Bell et l’habitat plus aéré de Bonapriso, il n’y a pas match, ce sont des contextes drastiquement antinomiques. Dans ce champ, les assimilations abusives ne tiennent pas la route longtemps et les doux leurres genre la Douche « restaurée » ne peuvent guère faire illusion plus que cela. Surtout au voisinage d’un épisode terrible de l’Indépendance. Combien parmi ceux et celles qui viennent là se faire tirer le portrait ou flirter savent ce qui est arrivé au quartier Congo au tout début des sixties, alors que la délicate Françoise Hardy serinait Pendant les vacances? Quel signe dans l’espace public un jour rendra compte et justice aux centaines de victimes de ce brasier provoqué pour débusquer les rebelles upécistes, comme un chasseur enfume le terrier d’un rat-palmiste ? Faudra-t-il seulement attendre une alternance politique pour entrer en compassion et faire tous les deuils qu’il y a en suspens et qui se rapportent aux circonstances de l’Indépendance du Cameroun? L’avenir de notre pays ne peut pas faire l’économie de cette phase auto-cathartique. Comme le ramonage d’une cheminée en ôte la suie pour lui permettre de mieux tirer. S’obstiner à se figurer benoîtement le contraire, que le mboa peut tranquillement aller de l’avant, comme çà, déployer efficacement ses forces vives, les doigts dans le nez, sans cette thérapie collective, procède à tout le moins d’un rare et formidable aveuglement sur le plan métaphysique. Les mânes des morts en déshérence attendent dans les limbes qu’on s’occupe d’eux et ils ne nous lâcheront certainement pas tant que ces deuils ne seront pas faits. Dans quelle langue faut-il donc le dire ? Même l’Occident profondément enfoncé dans le matérialisme et le nihilisme sait que la repentance est un passage obligé et à quel enseigne les deuils non faits suscitent des nœuds dans une psyché individuelle, mais aussi dans l’inconscient collectif. Toutes les dictatures du 20ème siècle en passent par là : au Chili, en Argentine, et ailleurs. Pourquoi ferions-nous exception à cette logique dans l’Histoire ? En vertu de quelle fictive singularité ? On ne le répétera jamais trop : l’humilité est la seule vraie grandeur des hommes, exaltée dans toutes les littératures, prônée et sublimée par toutes les religions, sous tous les cieux du Globe. Inversement, certaine arrogance triomphante des mêmes, fait montre du Mal dans toute sa noirceur anthracite insondable

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